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Histoires courtes

Les textes du projet Bradbury de Petrichor

Tags : Bradbury
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16 sept. 2017 - 16:56

Travaux en cours

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Qu'est ce que le projet Bradbury : A découvrir ici

Semaine 1 : La pluie (200 mots)

Le sol est trempe. Les toits dégoulinent. Le ciel est d'encre. Plus un chat dehors.
Il n'y a que moi, moi seul, à l'abri, caché derrière le rideau de pluie.
Flic floc, font mes pas dans les flaques. Les maisons sont sombres. Seules quelques fenêtres sont allumées. Flic Floc. Le chien derrière la vitre se redresse. Flic Floc. Même lui pense que c'est la pluie. Flic Floc. Je suis invisible.
Mince ! Une fenêtre s'est ouverte ! La pluie rentre en trombe, et moi avec. De l'eau, partout sur le sol. Qui dissimule mes traces..
Le vieux monsieur va refermer, affolé. "Satané vent !"
Il croit que c'est le vent.. Flic Floc. Je suis invisible.
Tout est calme dans la maison. Le craquement du bois dans les escaliers est couvert par le doux bruit de la pluie. La grosse horloge martèle gravement le temps qui passe. Flic Floc. Partout où je passe, de l'eau, des flaques. Ils croiront à une fuite. Flic Floc. Ce que j'aime, avec la pluie, c'est qu'elle nettoie tout. Le sang, les larmes. Les traces de mes méfaits coulent le long du caniveau. Elles disparaissent dans l'égouts. Flic Floc. J'aime tellement la pluie. C'est un excellent moment pour aller chasser.

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Message posté le 21:09 - 4 févr. 2019

Semaine 47 : Araignée (1 305 mots)

Le Castel
Il était un château mangé, conquis, envahis par la brume. Une brume épaisse, humide, malsaine. Les suzerains étaient pâles, souffreteux, amaigris.
Les murs glacés étaient gorgés d’eau, habitat idéal pour la mousse brune qui créait son royaume entre les pierres disjointes.
« Sinistre », soufflaient les voyageurs avant de passer leur chemin. « Lugubre » chuchotaient les villageois en l’apercevant au loin. « Hélas » soupiraient les gardes sur les remparts en frissonnant.
C’était un endroit où il ne faisait pas bon vivre. Mais cela avait-il toujours été ainsi ? Dans la vallée, d’étranges légendes courraient. On parlait de malédiction, de magie noire et de sorcier. L’on disait que la brume n’avait pas toujours occupé les lieux. Les vieilles femmes confirmaient cette version, racontaient aux enfants ébahis l’époque où les murailles étaient visibles à cent lieues à la ronde, où les pavés secs étaient foulés par des marchands prestigieux et où réceptions et banquets étaient donnés chaque semaine avec faste et luxure.
Quel était donc l’évènement qui avait poussé le château à sa perte ?
Plus personne ne le savait très bien, les histoires divergeaient, les mémoires défaillaient. L’on se souvenait du Seigneur de l’époque qui était partit en guerre sur un coup de tête, du deuil qu’avait porté la famille royale pendant des années, convaincue de la perte de son roi, puis de son retour aussi inattendu que terrifiant. Car il n’était plus le même, il avait changé. À partir de ce jour là, plus rien n’avait à nouveau été joyeux. Le monarque était devenu distant, taciturne, violent. On disait qu’il ne vieillissait plus, qu’il avait passé un pacte avec le diable et qu’il invoquait des démons dans la haute tour. Les épidémies frappaient le village et les récoltes ne donnaient plus rien.
Puis un jour le Seigneur noir, car tel était son surnom, avait disparu pour de bon, sans que l’on puisse savoir ce qui lui était arrivé. Un soir de grand orage, il était sorti en proie à une colère terrible et n’avait plus jamais donné de nouvelles. 
Quelques mois plus tard, le seul héritier du royaume, qui n’était qu’un enfant, avait rendu l’âme, emporté par un mal inconnu.
Et les brumes ? Personne ne se souvenait de leur apparition. Comme si elles avaient leurré les esprits pour mieux s’installer.
Depuis la mort tragique du dauphin, il n’y avait plus eu que des femmes dans la lignée. Quelques prétendants s’étaient manifestés puis s’étaient désistés avant l’engagement. Les motifs d’abandon invoqués étaient étranges, pour le moins fantaisistes, très alambiqués. On aurait dit qu’ils fuyaient quelque chose. 
Le castel perdu dans les brumes, c’était un endroit où l’on vivotait sans espoir d’aller mieux. 

Les oubliettes
Si l’homme à la curiosité malsaine qui s’était aventuré dans les rues désertes bardées de boutiques fermées n’était pas satisfait de la visite, le donjon aux allures sépulcrales qui s’élevait au milieu du brouillard offrait tout ce qu’on pouvait espérer de mieux en matière d’ambiance funèbre. 
Abandonné par la famille en droit suite à un incendie, le donjon aurait servi de laboratoire au régent fou durant de longues années. Durant cette période, des cris déchirants s’en étaient élevés la nuit. Victimes suppliantes ou invocations démoniaques ? Nul n’avait jamais su, ni n’avait osé aller vérifier. L’on racontait que les soirs de grands vents les esprits en colère revenaient hanter les lieux et que leurs voix vengeresses se mêlaient au souffle de la tempête.
Seul l’entrée au sol-sous semblait encore entretenue, et pour cause, puisqu’elle menait à l’endroit le plus abominable de tout le château : les geôles royales. 
Y avaient été emprisonnés puis torturés de nombreux malfrats, bandits, voleurs, violeurs, assassins, parricides, mais aussi des innocents, des religieux ou des étrangers qui n’avaient pas commis d’autres crimes que de questionner les sempiternelles traditions.
Si l’insalubrité de ces cellules en terre battue, aux barreaux rouillés et infestées de rats ne venait pas à bout des plus courageux, l’on découvrait au bout d’un long couloir non éclairé un immense puits de pierre, dans lequel descendait une chaîne en acier à laquelle on avait accroché un seau : c’étaient les oubliettes. 

Le fou
Du fond de ce puits sans fond montait chaque jour, chaque heure, réglé comme une horloge, des rires de dément. Le son se répercutait le long des pierres froides qui l’amplifiait, le déformait, le tordait, comme un serpent blessé qui ondulait. Et sa morsure était terrifiante, à glacer le sang. 
L’homme qui vivait dans la crasse et l’obscurité depuis des temps immémoriaux ne savait plus qui il était. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il s’amusait drôlement. Il avait oublié qui était le soleil, l’odeur des feuilles, le souffle du vent. Il ne sentait plus les odeurs de putréfaction qui l’environnaient, il n’avait plus conscience de sa souillure corporelle. Ses yeux étaient devenus complètement blancs à se nourrir d’obscurité, les éclats lointains des torches à la surface de sa prison ne contractaient plus ses rétines atrophiées. Sa peau était recouverte d’une telle couche de sang, de terre et d’excréments qu’il n’avait plus froid, plus chaud, plus mal. Plus rien. Il avait transcendé le monde des mortels et était devenu un monstre, un monstre-fou, certainement la seule chose qu’il pouvait devenir pour ne pas perdre son âme.
Il parlait avec les rats, enfin, un en particulier, qu’il avait nommé d’un patronyme étrange. Chaque jour il s’exclamait : « Aah ! Te voilà mon ami ! »
D’autres fois on entendait les cris suraiguës d’agonie d’un rongeur quelconque, puis des bruits de mastication et de chair déchirée. « Ah tu l’as dit ! Tu l’as bien mérité vaurien ! » criait alors le prisonnier la bouche pleine. 

Le passeur
Le passeur était sans doute la légende qui terrifiait le plus les gardes locaux. 
Il y a des dizaines d’années de cela, le fou n’en était pas encore un. Il était calme et résigné à son sort, se lamentait, pleurait, tel qu’on l’attendait d’un homme aux oubliettes. 
Un soir pluvieux, il s’était soudainement mis à hurler de terreur, à demander grâce, avec une telle force et une véhémence qu’un soldat y lança sa torche, pensant qu’une bête sauvage était tombé dans le puits avec lui. 
À peine avait-il esquissé le geste de lancer que le silence était tombé lourdement. 
Au lieu d’un animal, il put nettement voir l’ombre d’une entité inconnue penchée sur le corps désarticulé du prisonnier aux yeux vides. 
Celle-ci s’évapora avant que qui-que-ce soit ne puisse réagir. La silhouette exsangue et livide couchée au sol ne contenait plus la moindre essence de vie. 
Pourtant, quelques heures plus tard, les rires avaient commencé. Et ils n’avaient plus cessé. 
Le prisonnier parlait toujours à quelqu’un, et savait toujours se faire entendre de ceux qui espéraient pourtant s’en tenir loin. Ainsi, il racontait que le passeur lui rendait visite chaque soir, que celui-ci était maître de la mort et qu’il lui avait prit la vie avant de la lui rendre par désir d’avoir un peu de compagnie. Et il n’avait sans doute pas tord, car les voix distordues qui s’élevaient des oubliettes étaient parfois trop nombreuses pour appartenir à une seule gorge. 

Les vers
Un jour, l’homme avait hurlé « Sale bête ! Tu m’as mordu ! »
Ses relations amicales étaient sans aucun doute dégoulinantes de haine et de faim. 
Depuis il avait une crevasse au niveau de la cuisse, une plaie suintante, boursouflée, purulente, d’où sortait une multitude de petits vermisseaux blancs. « Mon ami, je comprends, je comprends, de la nourriture en plus ! Quel délice, quel délice ! » 
Puis il se mettait à rire, comme toujours. 

La mort
La mort était partout dans le château maudit, sur la descendance, dans la brume, dans les pierres, mais pas dans les oubliettes où elle refusait de sévir. L’histoire raconte qu’elle y avait un ami qu’elle aimait bien visiter...

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Message posté le 22:45 - 10 févr. 2019

Semaine 48 : Héritage 1 (654 mots)


Chapitre 1
Quand j’étais petit j’avais un chiot, un tout petit chiot, un chien de berger. Il s’appelait Croquette. Son pelage était brun avec une tache blanche au niveau de l’œil gauche, il aboyait tout le temps et pleurait dans son sommeil.
Moi j’avais huit ans, aucun ami et un terrible besoin d’affection. Mon père s’était montré globalement très incompétent pour m’élever, je ne lui en voulais pas, il n’était pas fait pour ça. Mais il avait parfois des fulgurances comme celle-là qui m’ont aidé à grandir sans lui.
Sans nulle surprise, cette boule de poil était devenue mon meilleur ami. 
Ensemble, nous nous roulions par terre, nous mordillions, nous léchions, jappions, avec la joie pure dont nous laissait jouir notre jeunesse. Autour du manoir nous creusions des tunnels pour servir quelques-uns de mes pharaoniques projets de vie troglodyte. Ils étaient si mal conçus qu’ils s’écroulaient généralement dans la journée et, tout à notre chagrin, nous relancions nos grands travaux ailleurs en abandonnant les précédents échecs avec amertume. 
Un jour, une des copines de papa, une des nombreuses femmes qu’il fréquentait en espérant retrouver une stabilité relationnelle, s’était cassé la cheville en tombant dans une de nos créations. Nous avions dû abandonner nos activités d’excavation sous les menaces et les cris, avec un fort sentiment d’injustice. 
Plus tard notre terrain de jeu s’était déplacé vers le fleuve situé non loin de la propriété. Nous sautions de pierres en pierre pour atteindre des îles inexplorées jusqu’alors, jouions aux Robinson Crusoé et avions construit un campement rudimentaire : ponton, radeau, cabane de branchages. 

Je n’étais pas toujours très tendre avec mon ami : c’était toujours moi qui choisissais les jeux, et je me fâchais s’il ne coopérait pas. J’étais trop jeune à l’époque pour m’en repentir une fois adulte. 
Un jour, après une semaine pluvieuse qui m’avait rendu particulièrement soupe au lait, j’avais décidé d’aller jouer aux naufragés. Je comptais bien sur Croquette pour être mon compagnon d’infortune. 
Arrivés sur place, nous nous étions rendu compte que le niveau de l’eau avait beaucoup augmenté, et que le courant furieux avait emporté une partie de nos installations. Qu’à cela ne tienne, j’avais refusé de changer d’idée ! Après avoir parcouru les berges sur une centaine de mètres, j’avais fini par trouver un endroit épargné par la crue, assez pour que je puisse me frayer un chemin sur des roches émergées jusqu’à une presqu’île à cinq mètres du bord. Prudent, je me servis d’un bâton pour m’équilibrer le long de la traversée. Puis j’appelais mon chien pour qu’il me rejoingne. Celui-ci était craintif, ses oreilles s’abaissaient, il gémissait. Je m’étais mis en colère et l’avais sommé d’obéir. Il s’était alors mis à franchir les pierres éparses, mais il glissa sur l’une d’entre elle, au beau milieu du fleuve. Sa tête heurta le rocher dans un bruit sourd et il tomba à l’eau. Je le vis se faire emporter par une branche à la dérive. Il me regardait, tentant tant bien que mal de surnager, il n’avait pas d’autres stratégies que d’essayer de s’accrocher désespérément aux rameaux qui avaient pourtant causés sa perte. Je criais de toutes mes forces, mais le grondement des flots couvrait ma voix fluette. Il semblait pourtant m’entendre, fermait les yeux comme quand je le caressais. Alors qu’il était en train de se noyer, il avait reconnu mon appel et exprimait sa joie de l’entendre. 
Ce fut la dernière fois que je le vis. 
Mon père longea les rives deux jours de suite, mais ne trouva pas de corps. Nous attendîmes encore un certain temps, espérant qu’il revienne, avant que je fusse contraint d’accepter la terrible réalité. 

Ce souvenir tragique m’avait marqué à vie, et j’ai compris plus tard pourquoi. Durant les années qui ont suivies, tout ce que j’étais parvenu à faire durant mon parcours chaotique était de me raccrocher aux branches, désespérément, sans espérer sortir de l’eau. Comme le faisait un chiot qui se savait mourir.

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Message posté le 23:58 - 16 févr. 2019

Semaine 49 : Héritage 2 (1862 mots)

Chapitre 2
Ainsi, depuis l’âge de quinze ans, age où j’avais claqué la porte de chez moi et avais quitté ma campagne natale pour rejoindre ma grand-mère à la capitale, jusqu’à mes vingt-et-un ans qui clôturaient trois réorientations, quatre chez-moi, et des dizaines de passions violentes, je n’avais fait que m’accrocher là où on me voulait bien, sans illusions.


C’est un matin que tout changea.
Un matin où j’ai vraiment cru que j’allais être le prochain sur la rubrique nécrologique. Et pourtant..
J’avais ouvert les yeux dans un appartement exiguë aux murs nus, dont les volets cassés laissaient pénétrer les rayons matinaux qui me brûlaient les yeux. Quelque part dans l’immeuble, un couple se disputait violemment, les portes claquaient, j’entendais des bruits de pas précipités. 
Moi, prostré dans mes draps, recroquevillé, je n’osais affronter ma journée à venir en face. Je me sentais sale, minable, et extrêmement vulnérable. Perdu dans une ville de deux millions d’individus, et pourtant tout seul, tout petit, tellement petit que l’air pesait sur mes fines épaules.
J’étais un jeune homme beau. Grand, pâle, élancé, imberbe, avec des allures féminines. J’observais mon corps nu la gorge serrée, comme si celui-ci était le présage de quelques destins funestes. Comme la princesse des contes de fées qui finit dévorée par le dragon. Parce qu’il n’y avait pas de chevaliers, il n’y avait jamais eu que des loups. 
J’étais un agneau en cage, acculé, blessé, à la merci du prédateur. Faute d’espoir, qu’attendre de plus que la mort ? Une sourde colère montait en moi, un désespoir écrasant qui se rebellait contre la fatalité. Pourquoi diable est-ce que je m’étais réveillé ? Un instinct me poussa à me redresser pour vérifier si j’étais bien seul. La seule forme humaine que j’aperçu fut mon reflet dans un miroir. Un pauvre enfant apeuré et incapable d’assumer ses choix.
C’était ma première nuit ici, un petit logement individuel mal meublé, dont l’opportunité de l’occuper m’avait parut si prodigale le jour d’avant. 
À présent, je comprenais que j’avais juste creusé la tombe dans laquelle j’allais être enterré.

Je n’avais pas d’amis, en tout cas je n’arrivai pas à les garder. Mon mode d’entrée en relation avec les autres était sous forme de relations passionnelles et destructrices, qui m’asservissait à l’autre puis me laissait comme un fétu de paille sur le trottoir. Il y a deux jours, j’habitais dans une grande collocation, avec celle à qui j’avais confié mon existence. Mais je voyais, je voyais dans ses yeux, et ce depuis quelque temps, qu’elle ne me voulait plus. Je faisais le niais, celui qui ne voyait pas. Je savais à quel point cette décision la faisait souffrir. Je connaissais bien ce regard, je l’avais déjà vu quand celui avec qui j’avais vécu une année m’avait désigné la chambre d’ami. Il avait eu la délicatesse de faire semblant lui aussi, assez longtemps pour que je retombe amoureux, ailleurs.
Elle n’avait pas pris cette peine. Sa frustration s’était accumulée, encore et encore, jusqu’au point de rupture. J’étais devenu l’infâme parasite que l’on entretenait malgré soi. Hier soir elle m’avait fait une crise, bien plus forte que les amants qui hurlaient à côté. Sans aucune aide des autres colocataires, je m’étais retrouvé dehors, avec pour tout bagage ce que je portais sur moi.  


Me souvenir était douloureux. Un malaise m’envahit, je dissimulais ma honte sous les draps jaunis. Mon échine tremblait, mon ventre se creusait tandis que les larmes se frayaient un passage dans mes yeux serrés par l’angoisse.
J’avais toujours été dépendant, obligé de me raccrocher à quelqu’un pour subsister. Mais là, mais cette fois… je ne pouvais plus me supporter ainsi. 

Hier soir, j’errais autour des quartiers festifs, ma liste de contacts téléphoniques déjà bien maigre n’avait été d’aucune utilité. L’air hagard, j’espérais croiser une connaissance au détour d’un bar, misant sur le fait que la culpabilité l’empêcherait de me dire non en face.
C’est pendant un moment d’absence qu’une femme m’avait abordé. La trentaine, sa mise trahissait une aisance pécuniaire et une connaissance pointue des savoirs vivre bourgeois. Elle m’avait demandé mon prénom, si j’attendais des amis. Mon regard disait « je suis désespéré, prenez moi sous votre aile ». Elle n’était pas altruiste, mais cherchait justement un jeune avec mon profil. Bien sûr, elle se garda bien de me le dire de suite. 
Elle m’avait invité dans une boite chic aux tendances libertines, m’avait questionné sur mon passé avec beaucoup d’attention. Enfin, le sujet brûlant lui échappa des lèvres. Elle travaillait pour une boite de mannequinat. Ils cherchaient des modèles comme moi pour un salaire relativement bon.
Je sentis son pied subrepticement caresser ma jambe quand elle me proposa de me loger dans un appartement vacant qu’elle possédait. 
Mon estomac était serré, la tête me tournait. J’étais le petit chaperon rouge, mais je n’avais plus de grand-mère. J’étais le petit cochon dans sa maison de briques, mais je venais de me faire expulser. J’étais le petit Poucet, mais je n’avais nul part où me cacher de l’ogre. 
J’avais bu et je ne pensais pas clairement. Je m’étais réfugié dans les toilettes. Il y en avait des dizaines, des milliers comme moi qui allaient dormir à la rue ce soir. Il faisait froid dehors, tellement froid. Je savais déjà que les centres d’accueil étaient surpeuplés et que j’allais passer une nuit cauchemardesque. Elle m’avait rejoint aux lavabos et s’était mise à me caresser la poitrine. Elle voulait savoir si j’étais bi et si j’avais déjà fait de la photo. Au bord de l’abîme, j’ai pensé que je pouvais gagner un jour, un seul jour si j’acceptais sa proposition. Je m’étais réfugié dans l’illusion que j’allais trouver une autre solution dès le lendemain, sans penser que j’étais en train de refermer sur moi le piège de la facilité.
À peine le « oui » fut-il sorti de ma bouche que la machine infernale se déclencha. Elle s’arrangea pour me trouver une veste chaude à mettre sur mes épaules, puis m’emmena manger dans un restaurant raffiné où mon palais d’étudiant fauché découvrit des saveurs jusqu’alors inconnues.
Quelques coups de smartphone plus tard, nous étions dans un taxi, puis devant l’immeuble où j’allais loger. J’avais pris avec délectation un bain chaud. La peur me serrait toujours le ventre, mais une autre sensation prenait progressivement le dessus. C'était le premier soir depuis trop longtemps où quelqu'un prenait soin de moi. Je me rendais compte pour la première fois que j’étais fatigué, fatigué de l’errance, fatigué de l’insécurité. Comme si je voyais enfin le gouffre béant qui s'était creusé dans mon torse. J’avais besoin de stabilité, je voulais arrêter de lutter chaque jour que dieu faisait pour trouver un toit et de quoi manger. J’aspirais à des certitudes et à du confort, exactement le genre d’avant-goût que cette femme m’avait donné.
Elle me prit en photo, me demanda de prendre des poses. Dans ma confusion, je savais obscurément ce qu’elle voulait sans oser me le dire consciemment. Je savais que je pouvais encore fuir, le sang battait dans mes tempes, mais je n’avais plus la force mentale de lutter. Elle pianotait sans arrêt sur son portable, et je finis par comprendre qu’elle attendait quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Ce fut un homme à qui elle ouvrit sans qu’il ait eu besoin de frapper. 
J’étais paralysé par la peur, car je savais.
Il me salua, me détaillant de haut en bas. Il était bien habillé et sentait le parfum hors de prix.
J’étais une pièce de viande que l’on commandait chez le boucher. J’étais un esclave sur le marché à qui l’on regardait les dents. J’étais la jolie poupée enrubannée derrière la vitrine. J’étais l’homme qui avait fais les mauvais choix de vie.
L’entremetteuse me proposa brusquement une forte somme d’argent pour le soir même. Je compris immédiatement pour quels genres de services j’allais être rétribué. Mais j’étais fait. J’étais l’insecte attiré par la lumière qui ne voulait plus retourner dehors dans le noir. J’étais le cheval sauvage qui savait qu’il allait être apprivoisé, ce n’était qu’une question de temps. J’étais le chiot à moitié noyé à qui l’on tendait une branche couverte d’épine. Alors j’ai dit oui. 


Je ne savais pas comment j’avais réussi à m’endormir, mais mon sommeil, agité de songes, m’avait réveillé aux aurores.
Je jetais un regard sur la table de chevet, où trônait sagement une enveloppe blanche. Je fus pris de nausées et me précipitais dans la salle de bain. Les sanglots prirent possession de mon corps quand je compris que le mal qui me rongeait était profondément enraciné. Il ne partirait pas. 
Que faire ? Je n’avais envie de rien, surtout pas de vivre.
Une idée me vint alors, une idée lancinante qui ne voulait plus partir. J’étais au troisième étage. Cela ne semblait pas très haut vu d’ici. Est-ce que ça allait vraiment me tuer sur le coup ? La perspective de survivre paralysé me semblait pire que celle de continuer à exister. Pour le moment en tout cas. Jusqu’à ce que je trouve un moyen plus radical. Je m’abîmais dans mes divagations morbides quand mon regard retomba sur l'enveloppe.
J’avais envie de brûler cet argent. Mais une partie de moi-même s’y refusait malgré tout. C’était, certes une belle somme, mais je savais que je n’allais pas tenir longtemps avec, surtout dans la capitale. En l’état, je n’allais pas pouvoir en faire grand-chose, mais c’était le début de mon indépendance. La commissure de mes lèvres se retroussa instantanément à cette pensée : je me dégoûtais. Tout mon être m’inspirait la plus affreuse répulsion. Moi aussi, si j’avais donné naissance à un tel rejeton, je me serais barré. Ma mère avait tout compris. Et mon père avait été assez con pour me garder. 
Etre moi me débectait, rester dans cet appartement me débectait, l’idée de sortir dehors après ça me débectait. Je devenais complètement fou sans aucune échappatoire.
C’est alors que mon portable se mit à vibrer. Si c’était elle, qu’allais-je lui répondre ? Est-ce que j’arriverai seulement à décrocher sans m’effondrer ? Je jetais un regard sur le bitume tout en bas, puis sur le téléphone. Je décidais de décrocher. 
Une voix d’homme.
« Monsieur Martin Pedron ? » 
L’angoisse qui serrait ma gorge se transforma en une stupéfaction des plus totale. 
Je finis par articuler un « oui » indistinct. 
« Ah ! » Il paraissait soulagé. « J’ai eu du mal à vous retrouver. Je vous appelle parce que je suis chargé de gérer la succession de Monsieur Gérald Pedron, votre père. »
Succession.  
Les informations se bousculaient dans ma tête, un passé oublié depuis trop longtemps refaisait surface dans des circonstances complètement improbables.
La voix reprit, avec plus de lenteur : 
« Peut-être n’êtes vous pas au courant monsieur, dans ce cas je m’excuse de mes manières abruptes, mais monsieur votre père est décédé le mois dernier. » 
L’iceberg à peine émergé venait de s’effondrer lourdement.

Avec l’argent, j’ai acheté un billet de train et je me suis rendu dans le centre, là où j’avais grandi. Le notaire avait des choses importantes à me dire. 
Alors que mon voyage était bien avancé, la femme me rappela. Je lui raccrochais au nez sans un mot.

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