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Histoires courtes

Les textes du projet Bradbury de Petrichor

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16 sept. 2017 - 16:56

Semaine 1 : La pluie (200 mots)

Le sol est trempe. Les toits dégoulinent. Le ciel est d'encre. Plus un chat dehors.
Il n'y a que moi, moi seul, à l'abri, caché derrière le rideau de pluie.
Flic floc, font mes pas dans les flaques. Les maisons sont sombres. Seules quelques fenêtres sont allumées. Flic Floc. Le chien derrière la vitre se redresse. Flic Floc. Même lui pense que c'est la pluie. Flic Floc. Je suis invisible.
Mince ! Une fenêtre s'est ouverte ! La pluie rentre en trombe, et moi avec. De l'eau, partout sur le sol. Qui dissimule mes traces..
Le vieux monsieur va refermer, affolé. "Satané vent !"
Il croit que c'est le vent.. Flic Floc. Je suis invisible.
Tout est calme dans la maison. Le craquement du bois dans les escaliers est couvert par le doux bruit de la pluie. La grosse horloge martèle gravement le temps qui passe. Flic Floc. Partout où je passe, de l'eau, des flaques. Ils croiront à une fuite. Flic Floc. Ce que j'aime, avec la pluie, c'est qu'elle nettoie tout. Le sang, les larmes. Les traces de mes méfaits coulent le long du caniveau. Elles disparaissent dans l'égouts. Flic Floc. J'aime tellement la pluie. C'est un excellent moment pour aller chasser.

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Message posté le 01:37 - 19 juin 2018

Semaine 32 : Manchot (1098 mots)

Ceci est un conte illustré, cliquez sur les spoilers pour afficher les images !


Voici Georges, George Lepingouin. C’est un manchot mais son nom de famille est Lepingouin. 
« Mais qu’es-tu donc ? » lui demandent sans cesse ceux qu’il croise. Et George de répliquer, avec son accent campagnard : « Je suis un manchot, un vrai de vrai, de père et de mère manchot, né au pays des manchots ! »
Comme vous pouvez le voir à ses cernes prononcées, George est insomniaque. Il étudie chaque soir très tard la généalogie familiale, cherchant d’où vient ce fameux nom qui lui complique tant la vie aujourd’hui. 
Passé ses problèmes de patronyme, c’est quelqu’un de bien brave, qui, tous les jours, va serrer la nageoire de ses voisins et s’enquérir de leur santé. Il va ensuite acheter son journal, boire un café frappé sur la place du village tout en le lisant, puis il part à l’usine pour la journée.
Le soir, il passe au glacier, s’enquiert de la santé des uns et des autres, puis il rentre se coucher en écoutant Radio Pôle Nord. 
Le dimanche matin il chante des chants patriotiques dans sa baignoire puis va donner aux nécessiteux à l’église du village. C’est vraiment un gars bien.


Et puis un jour, il se lève, et quelque chose a changé. Le ciel est lourd, l’air froid incisif, le soleil ne semble pas avoir envie de se lever ce jour-là. Sur le journal, un seul et unique sujet, des mots en gras, en rouge, soulignés plusieurs fois. La place du village est déserte, le café frappé a mauvais goût, on dirait qu’il a été coupé avec de l’eau. Le serveur tremble en le lui servant, et rentre vite à l’intérieur. À l’usine, les murmures angoissés des travailleurs s’élèvent, accompagnant tout au long de la journée le bourdonnement des machines. La voix grave du présentateur radio est belle, le soir, alors qu’il annonce la nouvelle qui va faire s’effondrer tout un monde. La guerre.
Le sang ne fait qu’un tour dans le corps dodu de George. La guerre est là, aux portes du pays des manchots. Les morses, avides et affamés, attaquent une à une les petites bourgades et déciment les populations. Cela ne peut plus durer. 
Alors George Lepingouin prend son courage à deux mains, et pousse la porte du bureau de recrutement.



Le général en chef doit faire dans les deux mètres. Son allure et son regard inquisiteur en feraient fuir plus d’un. Mais pas George. Il est déterminé à servir son pays. Il contient sa timidité et s’adresse au recruteur de sa voix chevrotante : 
« -Je.. je…
-Eh bien quoi ? Que voulez-vous soldat ?! »
Le manchot rougit de plus belle, mais continu sur sa lancée.
« Je voudrais me battre aux côtés de vos vaillants guerriers. »
Le soldat se fige, puis se penche suspicieusement vers lui, le dardant de ses yeux cruels :
« Déclinez votre identité ! »
« Je..je m’appelle Georges Lepingouin, je suis un manchot de mon état, de père et de mère manchot, né ici même, à manchot-ville.. »
C’est alors que les choses se gâtent : 
« Lepingouin ?! » s’écrit le colosse « Lepingouin.. c’serait pas un nom d’espion ça ? »
Et, avant que George puisse s’insurger et laver son honneur, son interlocuteur reprend aussi sec : 
« D’toute façon mon gars, on t’la déjà dit, t’es trop gros et trop p’tit pour faire l’armée. Contente toi d’fabriquer des armes à l’usine, c’est la meilleure contribution que tu puisses apporter. Rompez les rangs !»
Ni une ni deux, l’ex-futur soldat est mis à la porte.


Que va-t-il faire à présent ? À présent que le don si pur de sa détermination a été refusé ? George se sent humilié, blessé, nié. Il se demande si le chef n’a pas eu raison, si sa seule utilité ne consistait pas à assembler des pièces de métal. Il se sent si triste et si petit, il a l’impression d’être seul au monde. Mais c’est alors qu’il lève les yeux vers le ciel limpide de la nuit, et qu’il voit les étoiles. Quelque chose au fond de lui brille en miroir avec les astres nocturnes. Quelque chose qui lui dit de ne pas abandonner. La larme chaude qui coule sur sa joue réchauffe aussi son cœur. Il veut y arriver, et il sait qu’il peut apporter sa pierre à l’édifice de la défense de sa nation. 



Plusieurs mois passent. Le pays est à feu et à sang. Cela fait quelques semaines que plus personne ne voit George Lepingouin. Il ne prend plus de nouvelles de ses voisins, ne commande plus de café et ne pointe plus à l’usine. Mais peu de gens s’en préoccupent vraiment, car le sujet central des préoccupations est la guerre, la guerre et encore la guerre. Tous les autres détails semblent être devenus sans importance. 
Au loin, dans le camp ennemi, les mastodontes assoiffés de sang se reposent de leur journée de pillage. Les morses ont gagné beaucoup de terrain, mais il reste encore quelques batailles stratégiques qu’il ne faut pas perdre. Des patrouilles gardent le sommeil des guerriers, tout le monde est à l’affût. La nuit est sombre et paisible.
Soudain, un des morses se réveille.
« Y’avez pas entendu qu’que chose les gars ? »
Tous les bestiaux se réveillent les uns après les autres avec des grognements.
« T’as pas encore fait un cauch’mar ? On a b’soin de repos nous aut’ ! »
Tous se taisent et se mettent à écouter. 
Seul le vent sur la banquise ose troubler le silence.
Soudain, un crissement dans la neige.
« Qui va là ? » rugit le caporal.
Personne ne répond.
« Chef, quelqu’un est entré dans la tente ! »
Tous se précipitent, mais l’intrus est déjà reparti.
« Il a dérobé les plans de campagne ! »
Tous se regardent, interdits.
L’espion est passé par un minuscule tunnel à travers les murailles de glace. Comment peut-on être aussi petit et discret à la fois ?


George Lepingouin court sur la banquise. Au loin, il entend les morses beugler et s’invectiver. Il tient fermement contre lui des liasses de papiers noircis d’encre. Son cœur brûle à l’intérieur de sa poitrine. Il brûle de joie et de fierté. Le manchot le sait, la guerre va être remportée. Et ce sera grâce à l’incroyable avance stratégique que ces documents vont apporter. Il est heureux et fier, qui aurait cru qu’il jouerait un rôle si décisif ? 
Et, alors qu’il rejoint la base dans laquelle il sera en sécurité, une larme chaude coule sur sa joue. Il est heureux.

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Message posté le 22:35 - 28 juin 2018

Semaine 33 : Catastrophe (4 065 mots)

Aujourd’hui, à 17h, Hervé sera victime d’un arrêt cardiaque inexpliqué, que personne n’aura anticipé ou même soupçonné.
Pour le moment, il est 6h30, et son réveil sonne. 

Le chant joyeux de mon réveil me tira de mon sommeil sans rêve. La mélodie ressemblait à un ruisseau qui dévale une colline fleurie sous un soleil de printemps, elle semblait vouloir m’entraîner avec elle dans sa joyeuse déambulation. Tant de bonne humeur dès le réveil me rendait malade. Il y en avait qui allaient travailler aujourd’hui, il y en avait qui n’étaient pas satisfait de leur vie, il y en avait qui se levaient pour passer le temps plus vite.. d’un geste rageur, j’appuyais sur « stop ». 
Durant la nuit, j’avais reçu un message, un collègue qui me confirmait qu’on irait voir le foot ensemble ce week-end. Cette perspective détendit quelque peu mon front soucieux. 
Je me redressais dans le lit, et me tournais pour voir Maria, à l’autre bout du matelas. Dos à moi, elle était recroquevillée, ne prenant de notre couche que la place strictement nécessaire à son petit corps maigre. Ses cheveux bruns et gras parsemaient son visage pâle, empêchant la lumière matinale de percer jusqu’à ses paupières. Elle portait une vieille nuisette rose décolorée, qui avait dû être jolie il y a quelques années. Sous la couette, je devinais qu’elle portait ses chaussettes trouées de toujours, faites dans un tissu rêche que plusieurs années de batailles quotidiennes n’avaient pu lui faire retirer. Ce genre d’habitude m’horripilait, sa présence, rien que sa présence, les plis qu’elle faisait dans les draps, le bruit de sa respiration, la masse de son corps que je devinais dans le lit m’insupporta. Je ressentais du dégoût pour son corps maigre, trop faible, son air de petite fille perdue, ses vêtements toujours démodés, sa bouche sèche qu’elle emplissait de fumée âcre, ses yeux sombres qui semblaient toujours larmoyants. Et ce qui m’énerva le plus à l’instant présent, c’était sa présence imposée par les évènements, cette cohabitation forcée qui mettait mes nerfs à vif.
Je me levais promptement pour échapper à sa vision. Je me forçais à me rendre sans bruit jusqu’à la salle de bain et cela m’énerva davantage. J’avais envie d’ouvrir les volets en grand, de mettre de la musique à fond, de chanter à tue tête en me rasant, de refaire le lit dans la foulée. J’avais l’impression que la présence de ce petit être dans mon lit me liait pieds et poings au sein de ma propre maison. 
Je pissais, en prenant soin de refermer la porte pour ne plus sentir son lourd parfum ensommeillé, puis enfilais un short, un tee-shirt, et me dirigeais vers la cuisine. Je me servis un verre de jus d’orange, vissais mes écouteurs sur les oreilles et, enfin libéré, partit évacuer ma frustration dans mon jogging matinal. 
Je délaissai l’ascenseur, dévalant d’une traite les trois étages. Je sentais qu’une énergie peu commune s’emparait de moi, et sitôt sur le pallier, je me mis à trottiner jusqu’au parc où j’inspirais de grandes goulées d’air frais. J’avais l’impression de revivre. Toute la tension que j’avais accumulée au matin se relâchait, s’évaporait entre les parterres de fleurs, le gazon et l’étang aux canards. Tout irait bien aujourd’hui, j’en étais persuadé. Pour Maria, c’était une question de quelques mois à peine. Je ressentis une bouffée d’affection pour celle qui avait partagée ma vie durant quatre ans. Ce n’était pas une bonne période, ni pour elle ni pour moi, et se retrouver coincée en France, avec seulement moi, son ex, comme point d’attache, ne devait pas être évident. Elle m’agaçait, cependant, avec son mal-être constant et ce laisser aller qui la caractérisait ces derniers mois. Elle n’avait pas toujours été comme ça. 
Le 25 juin. C’est la date que je lui ai donnée. Le 30, quelqu’un d’important pour moi allait revenir en ville. Le 25 donc, elle devait avoir trouvé un emploi et un appartement. Nous étions en avril et rien n’avait vraiment bougé, je suivais anxieusement le cours des évènements, ou plutôt l’absence de cours des évènements, en poussant, de temps à autre, des gueulantes pour qu’elle se motive. Mais rien n’y faisait.
Justine avait été mon grand amour pendant toutes mes années étudiantes. Elle l’était toujours, mais ne le savait pas. Il y a cinq ans elle avait eu son diplôme d’ingénieur et était partie en mission à l’étranger. Il y a quelques mois, j’ai appris qu’elle revenait, seule, et avec un enfant. Je ne l’avais jamais vraiment oublié, et plus la date approchait et plus mon excitation augmentait. C’était pour elle que je m’étais mis à courir. Je me souviens du son de sa voix, lorsqu’elle m’avait appelée à l’impromptu ce matin-là : 


« Hervé ? C’est Justine.. 
-Justine.. tu es où là ? Comment tu vas ?
-Je suis encore en Allemagne, je t’appelle parce que mon contrat se termine fin mai. Je vais revenir chez mes parents. Tu es toujours à Franville ?
-Oui oui, j’y suis toujours. D’ailleurs si tu as besoin d’un hébergement le temps de, tu sais que tu peux me demander. Ton arrivée est prévue pour quand ?
-Le 25 juin, j’arriverai à 17h à l’aéroport. 
-Je viendrai te chercher !
-Non non, je tiens à voir mes parents d’abord, on doit parler...hum.. c’est pas facile à dire mais... Tu sais.. j’ai un enfant maintenant.
-… tu.. tu es mariée ?
-Non, le père est parti. Elle s’appelle Amalia, elle a trois ans.
-Si elle te ressemble un tant soit peu elle doit être adorable.. 
(rire)
-Justine je.. je suis désolée de ce qui t’est arrivé.
-Ce n’est rien, ça arrive. Mais j’ai besoin de me ressourcer dans la maison où j’ai grandi, avec ceux qui m’ont élevé. J’en ai besoin tu comprends ?
-Je.. je viendrai te voir.
-Je ne suis plus exactement comme tu m’as connu, tu sais ? Le stress et puis la grossesse..
-Je suis sûr que tu es parfaite.
-… Merci Hervé. Bon, je dois te laisser, il faut que je réveille la petite.
-Passe une bonne journée. À bientôt.
-Oui, à bientôt. »

Et elle avait raccroché. Sa voix était toujours aussi belle, mais elle semblait fatiguée. Celà faisait longtemps, très longtemps qu’on ne s’était pas parlé.

La première chose que je ressentis fut cette chaleur venant de ma poitrine, qui irradia tout mon corps. Comme une raison de vivre. Ensuite ce fut un sentiment de vide, de vacuité par rapport à tout ce qui n’était pas Justine.
Maria était arrivée à ce moment-là, souriante et apprêtée pour un entretien et m’avait enlacée tendrement. Je l’avais rejetée sèchement et je m’étais enfermé dans la salle de bain. Quel genre d’homme étais-je devenu ? Est ce que les raisons qui avaient poussé Justine à me rejeter à l’époque allaient persister ? J’étais à présent un trentenaire bureaucrate, pas spécialement beau et qui avait un peu de gras. Cette image me bouleversa : pas question qu’elle me voit ainsi. 
C’est ainsi que j’avais commencé mes exercices quotidiens, que je me suis mis à réprimander Maria sur ce qu’elle mangeait et à la menacer sur les conséquences de son inactivité chronique.
Bizarrement, c’est à partir de là où elle s’était franchement laissé aller. Que ça avait empiré. Mais ça m’arrangeais en quelque sorte, je lui ai dit que ça n’allais pas entre nous, ce qui était vrai, et lui ai donné la date de son départ. Elle avait pleuré toute la soirée et ça m’avait énervé. Et depuis, c’était de pire en pire, elle devenait une loque, ne sortait plus, ne cherchait plus, mangeait n’importe quoi et pleurait à la moindre contrariété. Je n’en pouvais plus.
Après une grosse dispute, elle était allé passé quelques jours chez ma mère. Elles s’entendent bien toutes les deux, ce qui m’arrange et qui m’indispose à la fois. Fort heureusement, aucun de mes géniteurs ne se permettait de me donner des conseils sur ma vie sentimentale. 
Ce séjour avait transformé celle que j’aimais autrefois : plus belle, dynamique, souriante, elle était plus séduisante que jamais. Je suis venu manger un soir chez mes parents, et elle était rentrée avec moi. Nous avions fait l’amour passionnément et je lui avais promis de ne plus la laisser tomber. 

Le lendemain je m’étais souvenu de Justine et j’ai compris l’erreur que j’avais faite le soir d’avant. Je l’avais envoyée bouler dès le matin et elle s’était remise à pleurer. Et ce fut reparti.

Plus elle devenait minable et s’accrochait à moi, plus j’avais envie de m’en défaire sans jamais réussir à le faire vraiment. 

Ces derniers temps, c’était difficile.

Mais courir me faisait du bien, d’autant plus que je savais pourquoi je le faisais. Cette date, ce retour annoncé, me portait bien plus haut que je n’aurai pu le croire. Alors que je m’épanouissais et récoltais des compliments de part et d’autre, Maria se flétrissait comme une fleur que l’on n’arrose pas. 

Couvert de sueur, débarrassé de toutes pensées négatives, je rentrais après vingt minutes. Un coup d’œil rapide me confirma que le parasite dormait toujours, mais cette fois je ne me retins pas de faire le bruit que je voulais : sept heure était une heure très raisonnable pour se lever.
L’eau fraîche acheva de parfaire mon humeur : aujourd’hui allait être un bon jour. Aujourd’hui allait être un bon jour. 


Je sortis en peignoir, ouvris grand les volets, lançais la machine à café. La forme dans le lit geignit. 
« Tu crois pas que tu devrais te lever plutôt que de larver comme une incapable ? »
Elle ne me répondit pas, et j’achevais de m’habiller avant de passer dans la cuisine. Pain de mie, fruits, café. J’avais perdu plusieurs kilos depuis le début de mon régime, et je devenais vraiment beau garçon au corps bien dessiné. 
Une collègue au boulot commençait à me faire les yeux doux. Je l’aurai bien invitée ici, à boire un verre un soir, juste pour un soir, si seulement… le sujet de mon ressentiment entra dans la pièce, les cheveux emmêlés, les yeux rouges, la bretelle de sa nuisette abaissée. Elle avait encore pleuré. Elle posa affectueusement la main sur mon épaule, je voyais dans ses yeux un amour implorant, comme un chien battu, qui ne me plût pas. Je détournais les yeux. 
Elle s’assit en face de moi, sortit des céréales, de la pâte à tartiner et des petits gâteaux. Je lui fis les gros yeux : elle savait bien ce que je pensais de son alimentation dissolue. Baissant les yeux, elle se mit à beurrer ses tartines. 
« J’ai un entretien ce matin..
-Bah il était temps ! T’as intérêt à bien te préparer parce que fringuée comme tu es personne ne voudra de toi ! »
Elle tomba sa tartine dans son bol, prit sa tête entre ses mains. Ses yeux devinrent humides.
« Je dis ça pour ton bien Maria, tu ne fais rien de bien depuis deux mois, on dirait que tu le fais exprès. A moins que tu sois une incapable, je ne sais pas moi, j’hésite. »
Elle ne répondit toujours pas, une larme coula sur sa joue. Elle m’énervait. 
Heureusement, le temps joua en ma faveur. 7H40, mon tram passait dans cinq minutes. Je me levais sans adresser un regard à l’amas de négativité assis à ma table, empoignait mon attaché caisse, mes clefs, mon portable, ma veste, et sortit.
Certaines personnes ne savent vraiment pas se prendre en main, soupirai-je intérieurement en attendant l’ascenseur. 

Le tram était un endroit où des milliers de personnes se retrouvaient chaque matin et chaque soir dans un même espace. C’est aussi l’endroit où j’étais le plus seul. Je ne regardais personne, ne parlais à personne, même pas une brève inspection mutuelle. Dans les transports en commun, je m’informais de l’actualité. Je regardais les messages Facebook de mes contacts, les liens qu’on m’avait envoyés, quelques vidéos, traînais sur les sites d’actualité et vérifiais mon agenda. Ma gorge se serra soudainement : j’avais rendez vous avec mon banquier cet après-midi pour ma demande de prêt. Je voulais acheter l’appartement dans lequel je vivais. Normalement, il n’y avait pas de soucis, mon dossier était irréprochable. Je chassais rapidement cette idée angoissante de mon esprit et pensais à ma voiture, qui était déjà garée en face de mon boulot. Je ne l’utilisais habituellement pas pour mes trajets quotidiens, mais hier je l’avais amené au contrôle technique, dans le garage en face de l’immeuble où je compulsais chiffres et statistiques matin et soir.
Ce soir, pas de tram. Je me réjouissais à cette idée, et notais immédiatement sur mon planning un mot pour me souvenir de faire quelques courses avant de rentrer. 
« Bonjour » « Bonjour » « Comment ça va ? » « Ça va bien » « Bonjour ! » « Samedi le match ! » « j’y compte bien ! » « Salut ! » « Salut ! Tu vas bien ? »
Mains serrées, bises échangées, regards, hochements de tête, veste sur le dossier de la chaise, un détour par la machine à café, des dossiers à récupérer chez ma responsable, et enfin mon bureau, mal rangé, vieillot, mais mon bureau quand même. Je tirai la chaise et m’assis avec délectation. 
Mon vieil ordinateur se mit en route bruyamment, avec la lenteur qui le caractérisait. Je soupirai. Il fallait vraiment que j’en reparle à Marc tout à l’heure. 
Bruit de talons, battements de cils, regard langoureux. Elle vint se coller contre la mince cloison qui séparait son espace du mien. 
« Salut mon grand »
« Viens me faire la bise toi ! »
Le sourire sur ses lèvres ne mentait pas, le baiser que je lui volais la fit rougir, ses jambes tremblèrent un peu. Si j’avais pu passer ma main sous sa jupe à ce moment-là, j’aurais pu attester de l’effet que je lui faisais. Puis elle se ressaisit, se mit à rire en se rejetant en arrière. 
« Qu’est-ce que tu comptais faire là ?
-Oh, tu sais que je suis un peu maladroit.. »
C’est à ce moment-là que le drogué entra. Elle et moi nous tûmes et elle retourna travailler. 
Le drogué c’était un jeune pétri de talent qu’il gâchait en achetant de la coke avec son salaire. Je le savais parce que c’était moi qui l’avais suivit un soir, après avoir nourri des soupçons durant plusieurs semaines. J’avais rapporté les faits au chef qui l’avait pris en entretien. Il avait été paternel, mais ferme. C’était soit la coke soit le boulot. Le pauvre gamin ne pouvant pas se payer l’un sans l’autre promis à cor et à cri qu’il allait se faire soigner. 
Aujourd’hui, après quelques jours de mieux, il était à nouveau complètement détaché. 
Je vérifiais mon rendez-vous avec Marc : dans deux heures. Il fallait que je lui en parle.


L’autre ne retenta pas ses approches, mais je savais qu’elle pensait à moi car au moindre de mes mouvements, je l’entendais tressaillir. Je jubilais, remplis de suffisance. Mais il n’était pas encore temps, je voulais la faire patienter davantage, pour qu’elle soit complètement à moi quand j’accéderai à sa demande.
Émoustillé, ma pensée se reporta sur Justine. Il y avait plusieurs années qu’elle avait délaissé les réseaux sociaux. J’étais vraiment curieux de savoir ce qu’elle était devenue. Une recherche de son prénom dans mon moteur de recherche me permit de tomber sur l’entreprise pour laquelle elle travaillait. Seul son nom et son poste étaient renseignés. Pas très intéressant. 
J’eus la bonne idée de rechercher si elle n’était pas apparue sur une vidéo. Je fis mouche. Elle avait présenté, il y a trois mois, une conférence de presse à propos d’un produit qui venait d’être mis sur le marché. Je branchais mon casque, appuyais sur « play ».
Elle n’apparaissait pas de prime abord, mon impatience grandissait. Puis soudain, on annonça son nom. Mon visage se décomposa. Justine était autrefois une fille magnifique, svelte, gracieuse, un peu maigre même. C’était quelqu’un d’extrêmement orgueilleux, qui ne se donna jamais à moi, qui avait pourtant une réputation conséquente. Cette frustration était telle qu’elle se mue en béguin puis en obsession. Le port droit et fier, ses yeux gris se posant à peine sur son interlocuteur, tout ce qui avait intéressé Justine avait toujours été ses études, et rien d’autre. 
Je m’acharnais pendant deux années de suite à me faire remarquer d’elle, jusqu’à son départ pour l’Allemagne. À partir de là je m’occupais à recoller les morceaux de mon ego brisé, puis je rencontrais Maria et les choses ont suivit leur cours.
La femme que l’on appela du nom et du prénom de celle que j’aimais ne ressemblait à rien à celle que j’avais connue. Certes, elle avait toujours de beaux yeux gris. Son corps s’était alourdi, déformé, son visage avait pris une teinte jaunâtre. Elle marchait péniblement, sans aucune grâce, et ses yeux cernés regardaient à droite, à gauche, tout autour d’elle sans se poser nul part. Mais ce n’était plus signe d’indifférence, mais plutôt une sourde appréhension. Ses épaules s’étaient voûtées, son front baissé. Elle avait perdu tout de son superbe d’autrefois. En quelques minutes d’observation, je compris ce qu’il lui était arrivé. 
Elle avait rencontré un homme, le seul qui avait pu la séduire. Elle s’était donné corps et âme à lui, s’était avili, avait accepté d’avoir un enfant. Et lui en avait profité, profité, jusqu’à la détruire, la briser psychologiquement. Je ne voyais pas d’autres scénarios pouvant expliquer une telle déchéance.
Et elle en était arrivée là. 
Et moi, je découvrais tout ça.
Je sentis un grand détachement se produire en moi-même, une certaine répulsion même, à l’idée de l’approcher. Justine a été et restera un fantasme inaccessible. La femme qui répondait aux questions de l’assistance n’avait plus rien à voir avec moi. Elle n’était plus ce qu’elle avait été.
Je restais sans voix devant les faits accomplis. C’était bel et bien fini.
Je me levais, pris un café pour me changer les idées. Je ressentais une vague tristesse, comme de la nostalgie, mais dans un même temps un grand sentiment de liberté. J’avais maintenant davantage de marge de manœuvre. Il me suffirait de ne plus répondre au téléphone pendant quelque temps, pour me faire oublier définitivement. Cette pensée me rasséréna, mon horizon s’était éclairci.

La matinée passa lentement, bercée par le bruit des claviers, les allers-retours à la photocopieuse, les regards discrètement échangés. À côté de mon bureau, ma collègue brûlait d’envie. Mais il n’était pas encore temps.

Demain, demain oui, elle serai à point. Avant de me rendre chez le grand patron, je me glissais près d’elle. Je ne dis rien, je passais simplement mes lèvres dans son cou et mes mains sous son chemisier. Je n’attendis pas sa réaction, je me redressais immédiatement et me dirigeais vers le bureau du chef. Demain il fallait que ça se passe mal avec Maria, et qu’elle aille chez ma mère. Je trouverai bien un moyen.

Marc et moi avions sympathisé. Nous avions la même vision des choses dans plusieurs domaines. La seule différence, que je ne lui pardonnais pas, était son niveau hiérarchique supérieur. Cela ne m’empêchait pas de lui serrer la main franchement, en espérant secrètement le détrôner un jour. 
Est ce que le drogué va mieux ? Non hélas, je le crains, il a encore rechuté. Une promotion, pour lui ? Grand dieu, cet homme ne peux pas tenir des responsabilités. Oui ses chiffres sont excellents, mais son addiction demeure un problème majeur. Imaginons ce qui se passerait en cas de désistement de poste ? Et le scandale si ça se découvrait ? L’image de l’entreprise, et les pertes financières.. Oui oui je pense que c’est hasardeux comme projet. Si je veux bien prendre sa promotion ? Bien évidemment, pour l’entreprise je me dévouerai. Vous viendrez manger chez nous dimanche prochain ? Maria est une excellente cuisinière. Tout le plaisir est pour moi. Votre petit garçon a dû tellement grandir depuis la dernière fois ! Et non cet après-midi, j’ai posé un congé, rendez vous avec la banque, je vais devenir propriétaire. Ah oui c’est un investissement, mais mûrement réfléchi ! Je vous remercie, Marc. Oui oui, bonne fin de matinée. Oui dimanche prochain, à midi ça vous va ? Très bien. Au revoir !


Bon je n’avais pas parlé des ordinateurs. Je l’avais senti bien trop préoccupé par des histoires d’argent pour enfoncer le clou. Ce sera pour une autre fois. Peut-être durant ce fameux repas..

En revenant m’asseoir, le drogué s’était planté devant moi. Il était pâle, ses yeux étaient suppliants.
« Est-ce, est-ce qu’il t’a parlé de moi ?
-Oui nous avons parlé. J’ai essayé d’avancer les arguments en ta faveur, mais il a décidé de ne pas te donner ce poste. Il a peur que tu ne le tiennes pas.
-Mais mes chiffres..
-… Ils sont excellents, je lui ai dit. Et je lui ai dit que tu n’avais jamais raté un jour. Mais que veux-tu, les patrons ça ne pense qu’en matière d’argent, ils ne veulent plus prendre aucun risque. »
Il me regardait, je voyais le monde s’écrouler dans ses yeux. Sa lèvre inférieure trembla, il s’essuya les yeux d’un mouvement rageur : 
« Merci, merci d’avoir essayé.
-C’est tout naturel voyons. Allons, une autre occasion se présentera. »
Je lui donnais une claque amicale dans l’épaule, il resta au milieu du couloir, prostré, sans réagir. 

Quand je me rassis, je remarquais que quelque chose n’était pas à sa place. C’était un bout de papier plié en deux, un peu chiffonné, et un numéro de téléphone, d’une écriture ronde.
Parfait.

Mon esprit se mit à imaginer les scénarios possibles pour les jours à venir, puis il poursuivit son cours et remonta à la surface les souvenirs de Maria. Qu’elle était belle et soumise, que d’amour dans ses yeux, que de moments partagés !
Mon cœur se serra d’affection. Ce soir, je l’emmènerai manger quelque part. Je lui prendrai un bouquet en revenant des courses, je lui dirai qu’elle est belle et nous passeront une soirée délicieuse. Elle me regardera avec ses grands yeux tristes et se mettra à sourire. Et tout sera oublié, elle retombera dans mes bras comme au premier jour. Quelle adorable jeune femme. Je l’ai rencontré alors qu’elle était fille au pair en France, et c’est pour moi qu’elle a décidé de ne jamais rentrer. Douce Maria. Comme elle allait pleurer demain...

À midi tapant, je me rendis à la salle de sport. Je mangeais ensuite une salade diététique dans un comptoir New age, à un prix exorbitant. Je pris ma voiture, remerciais le garagiste, empochais la facture en essayant de ne pas trop y penser et me rendit à la banque. 

L’hôtesse m’accueillit avec un grand sourire, une femme en tailleur vint me serrer la main et m’annonça que mon prêt avait été accepté. Un prêt sur 10 ans, à un taux préférentiel. Les mensualités de remboursement commençaient ce mois-ci.
J’étais l’homme le plus heureux du monde. 

C’est sur un petit nuage que je signais les contrats d’engagement, et sur un petit nuage que j’appelais le notaire en sortant. La semaine prochaine qu’il me dit. Je notais le rendez-vous et notais mentalement la date du jour, jour où ma vie prenait une nouvelle tournure. Il était 16h. Intimement, je savais que je me souviendrais de ce moment durant de longues années.
J’étais l’homme le plus heureux du monde.

Emporté par ce flot de bonheur, je me fis plaisir au magasin. Bouteille de champagne, toast, saumon, caviar, bougies… et un bouquet de roses pour Maria. Ce soir allait être une fête sans précédent. 
Je me garais en bas de l’immeuble résidentiel, sur ma place de parking nominative.
Je chargeais le sac de courses sur mon dos, gardais le bouquet sous le bras. Je levais la tête et vis que la fenêtre de l’appartement était entrouverte : elle était donc rentrée. Au rez-de-chaussée, la vieille voisine sourde avait laissé sa radio allumée, le dernier tube à la mode retentissait dans la cour. J’étais en sueur, la tête me tournait. Toutes les émotions de la journée se libéraient en cet instant précis. J’avais besoin de prendre une douche, de combler Maria de cadeaux, d’aller au restaurant, de faire l’amour, de m’endormir avec elle dans les bras.
Je souris et me dirigeais vers la porte d’entrée. J’entendis le présentateur radio annoncer 17h.

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Message posté le 13:37 - 12 juil. 2018

Semaine 34 : Eveil (443 mots)
C’est comme être, mais sans respirer. C’est comme sentir sans terminaison nerveuse. C’est juste avoir la conscience vague d’un monde, d'une fenêtre vers un univers, sans rien penser de plus. C’est l’état originel de la contemplation. Les pensées traversent la tête comme un troupeau de bisons. Elles broutent les connections nerveuses, foulent le champ des images, puis repartent comme si de rien n’était. Elles ne font qu’effleurer la conscience, sans jamais perturber la léthargie heureuse.
Il n’y a pas de passé, pas d’avenir. Le moment présent suffit, et il s’écoule imperturbablement, langoureusement, comme la trace brillante d’un gastéropode voyageur. Les cigales chantent et la coquille avance lentement. Le monde est de couleur pastel, teintes chaudes, chatoyantes, lever de soleil éternel, la peau baigne dans une volupté chaleureuse, comme bénie par l’astre ascendant. C’est comme être et ne pas être à la fois, mais être tellement bien que cela n’a aucune importance. N’être pas et pourtant être enveloppé de la douceur du soleil..
Prison d’esprit et de chair, toute pensée est soigneusement égrenée, libérée, envolée. Hirondelles voyageuses glissant sur l’azur célestes, à peine effleurent-elles le monde terrestre qu’elles sont déjà ailleurs, toujours plus loin. Et alors qu’elles disparaissent à l’horizon, en voilà d’autres, dans le clair obscur de l’aube.
A quel moment l’esprit s’est-il mit à enfermer le corps dans un influx continu de stresseurs ? Il suffit de tout laisser couler.. Il suffit de ne pas être tout en étant tout. Cette sensation de renoncement total quand une friandise fond sur la langue, et que plus rien n’existe à part ce plaisir sucré qui se diffuse dans chaque terminaison nerveuse, frissonnant, tremblant, irradiant à travers le corps, la tête, la colonne vertébrale, les membres.
Soudain, une vibration, une caresse, une onde vient perturber l’inertie du monde. Cette onde caresse la peau, la joue, crépite dans la tête. Un feu d’artifice de sensorialité. Du bleu, du rouge, du vert, qui se répand, recouvre l’espace et tapisse la chair. D’abord douce, sans danger, elle monte et crépite dans une envolée, avant de redescendre et de se faire plus tendre. Puis elle gonfle, rugit et grossit, avant de terminer son envol par un atterrissage langoureux. Comme un cœur qui bat, comme une respiration, comme une vie. Une main se met à tanguer légèrement, suivant le parcours de la musique enchanteresse. Puis un pied, une hanche. La mélodie et l’enfant ne font plus qu’un, unis par l’harmonie du moment présent.

Dans la chambre,  Liszt joue son plus beau « Liebestraum ». La jeune femme étendue se redresse, pose la main sur son ventre avec un sourire émerveillé :
« Je le sens bouger ! »

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