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Nouvelles courtes

Les textes du projet Bradbury de Petrichor

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16 sept. 2017 - 16:56

Semaine 1 : La pluie (200 mots)

Le sol est trempe. Les toits dégoulinent. Le ciel est d'encre. Plus un chat dehors.
Il n'y a que moi, moi seul, à l'abri, caché derrière le rideau de pluie.
Flic floc, font mes pas dans les flaques. Les maisons sont sombres. Seules quelques fenêtres sont allumées. Flic Floc. Le chien derrière la vitre se redresse. Flic Floc. Même lui pense que c'est la pluie. Flic Floc. Je suis invisible.
Mince ! Une fenêtre s'est ouverte ! La pluie rentre en trombe, et moi avec. De l'eau, partout sur le sol. Qui dissimule mes traces..
Le vieux monsieur va refermer, affolé. "Satané vent !"
Il crois que c'est le vent.. Flic Floc. Je suis invisible.
Tout est calme dans la maison. Le craquement du bois dans les escaliers est couvert par le doux bruit de la pluie. La grosse horloge martèle gravement le temps qui passe. Flic Floc. Partout où je passe, de l'eau, des flaques. Ils croiront à une fuite. Flic Floc. Ce que j'aime, avec la pluie, c'est qu'elle nettoie tout. Le sang, les larmes. Les traces de mes méfaits coulent le long du caniveau. Elles disparaissent dans l'égouts. Flic Floc. J'aime tellement la pluie. C'est un excellent moment pour aller chasser.

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Message posté le 16:58 - 16 sept. 2017

Semaine 2 : Un choix décisif (1209 mots)

Elle avait des ennuis.
Il pouvait l'aider.
C'est dans les transports vers son boulot qu'il l'avait rencontré. Elle lisait, casque sur les oreilles, d'un air absorbée. Il l'avait découverte comme on découvre un beau paysage, avec émerveillement. Il l'avait admiré avec adoration, comme on admire quelque chose de très beau dans un monde très gris.
Gris, comme les sièges délavées, piqués de trous et d'usure. Gris comme le ciel, le béton, les routes, le contrôleur du train, les perspectives d'avenir. Gris comme François : ni trop jeune, ni trop vieux, pas très beau, pas de passions, un travail médiocre, un caractère effacé. C'était un type pas très ininteressant dans un monde qui lui ressemblait.
Elle, elle était rouge. Ses lèvres, sa mèche de cheveux, ses ongles, la flamme dans ses yeux, les escarpins qu'elle secouaient nerveusement au bout de ses pieds, et jusqu'à la couverture de son polar. Elle détonnait.
François se demandait s'il aurait pu, dans un autre monde, évoluer lui même vers une couleur plus vive. Il n'aimait pas tellement la sienne, elle s'était installée naturellement, au fil du temps. Il se verrai bien vert, ou bleu pâle. Il n'aimait pas trop s'imposer, crier. Il trouvait du réconfort dans la quiétude d'un quotidien toujours semblable, sans accro ni vague.
Mais les pastels auraient pu lui aller à merveille. Il aurai pu avoir un hobby, un talent. Secrètement, dans les douces heures d'insomnies, apprendre la peinture, écrire un roman, regarder beaucoup de films et en étudier les mécanismes. Mais quand il ne dormait pas, le jeune homme aimait regarder le plafond blanc, et rester ainsi, sans penser. Ca le détendait.
Il aurait pu se passionner d'ornitologie, photographier la nature d'une main habile, collectionner les fossiles qu'il trouvait par terre, les dater, les classer, pouvoir en parler d'une voix experte. Oui, il se serai bien vu faire tout ça. Mais quand il rentrait le soir, c'est vers son grand fauteuil qu'il se dirigeait. Et il s'installait, confortablement, profitait de ce moment de silence, évacuait le stress de la journée. Il restait de longue heures à écouter son coeur ralentir progressivement la cadence, puis, quand il se sentait enfin suffisament détendu, il se dirigeait vers son grand lit froid et s'y allongeait jusqu'au lendemain.
Telle une envolée de sentiments multicolores les souvenirs de son enfance ressurgirent au détour d'une apréhension. Non, petit il n'aimait pas les jeux bruyants, les cris, les bagarres, la compétition. Mais il aimait tellement apprendre. Pendu à un livre jusque tard dans la nuit, il se faisait gronder pour ne pas être assez éveillé le lendemain. Mais la soif d'en apprendre davantage était la plus forte. Il commençait à lire des auteurs de plus en plus imposants, il se prenait à rêver qu'il leur serrerai la main un jour. Il se prenait à rêver que lui, le petit françois, écrirai un jour des romans populaires qui seraient forts discutés dans le milieu scientifique.
Après cette pèriode, les souvenirs sont un peu flous. Il lui semble que ses ouvrages lui ont été confisqués. L'écroulement de ses rêves s'en est suivit une grande pèriode de détresse morale, puis plus rien. François ne se souvient plus du tout de ce qu'il a fait ensuite. La réponse est pourtant évidente : rien. Il n'a plus rien aimé, plus rien rêvé depuis. C'est entre deux sanglots de petit garçon qu'on terminés de se délaver les quelques bouquets de couleurs dont il était paré. Plus rien, le vide.

Dans le reflet de la vitre du compartiment, un grand échalas, trentenaire plutôt banal, commence à s'agiter.
Il se demande s'il n'a pas raté sa vie.

Dans la rangée de sièges à côté, elle a des ennuis. Son billet n'est pas en règle. Elle cherche frénétiquement dans son sac un document qu'elle ne trouve pas. Le ton monte avec l'inspecteur au teint terreux. Elle garde la tête haute. Sa voix est plus grave qu'il ne l'aurai imaginé. Mais elle tremble un peu. Elle soutient son adversaire du regard, même si ses yeux brillent un peu trop.
Elle jette des regards désemparés autour d'elle, elle cherche de l'aide. Son regard croise celui de François.
Alors François se lève. Il s'approche de l'homme en uniforme.
« Elle est avec moi » dit-il « Combien je vous dois ? »
Le bouldogue contrarié de voir sa proie s'échapper grommelle un chiffre de mauvaise grace. Le trentenaire n'a jamais rien fait de son argent. L'enquiquineur soupire, pousse un grognement puis quitte le wagon d'un pas lourd.
Soudain, François sens une main chaude contre la sienne. C'est elle. Elle prononce des mots de remerciements qu'il n'arrive pas à comprendre. Il s'asseoit près d'elle. La discussion s'engage, d'une manière tout à fait inatendu puisqu'il n'a pas tellement de conversation. Mais ça fonctionne. Elle lui sourit beaucoup.
Sur le quais de la gare, elle se colle contre lui. Elle est brûlante. François se sens rempli d'un apaisement profond, durable. Il a l'impression que son grand fauteuil et que son plafond blanc ne seront plus utiles désormais. Il lui rends son étreinte, et ils promettent de se revoir.

Un cahots sur les rails le tire de ses rêveries. Il ne s'est encore rien passé. Il est idiot. Complètement idiot.
A côté, elle a finalement baissée les yeux, vaincue. Le contrôleur a un rire gras.

Ca ne se passera pas comme il l'a imaginé, se dit-il. Au lieu de ça, ils vont juste rester bons amis. Pire, elle ne le remerciera même pas. Il lui adressera un sourire timide qu'elle ne rendra pas. Alors, il ira se rasseoir, un peu penaud, se promettant de ne plus jamais jamais l'importuner. Et il aura besoin de passer un peu plus longtemps à regarder le plafond ce soir là, car son coeur ne voudra pas s'arrêter de battre la chamade.

Non, décidément, il doit arrêter d'inventer toutes ces histoires. Il ne peut pas savoir tant qu'il n'a pas essayé. Il se lève. S'approche de l'uniforme. Il ouvre la bouche pour parler. SPAF.
Un peu éberlué, il regarde autour de lui, confus. Sa mâchoire lui fait mal. Devant lui, elle s'est levée, le visage déformé par la colère. « Mêlez vous de vos oignons ! »
Non. Il ne peut pas faire ça. Il ne le supporterai pas. Il y penserai toute la journée. Il ne pourrai même pas dormir dans cet état.

François est à nouveau tiré de ses pensées par le bruit des portes automatiques. Elle s'est levée, honteuse. Son mascara a coulé, elle a pleuré. Le contrôleur la précède, son ventre bedonnant en avant. Ils quittent le compartiment.
Le calme revient, exactement comme avant.
Et le paysage redevient gris, exactement comme il l'a toujours été.

Dans la journée, François fait une crise de panique. Il dit qu'il l'a laissée passer. Sa chance. Il dit qu'il n'a pas pu le faire. Ce choix décisif. Il dit qu'il ne vaut rien, qu'il s'en veut. Qu'il ferai mieux d'en finir. Il dit qu'il l'aimait, et qu'il veut changer pour elle. Il dit que les couleurs existent et que ce n'est pas qu'un mythe. Il hurle qu'elles existent et qu'il en avait trouvé une. Il pleure et cela le fait pleurer davantage. Il dit qu'il est bloqué. Il dit qu'il est foutu.
Heureusement que le médecin est là.
Là pour le calmer.
Il lui a prescrit des pillules pour l'anxiété. Des pillules grises.

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Message posté le 16:59 - 16 sept. 2017

Semaine 3 : Tirer les vers du nez (384 mots)

Elle se sentais bizarre ces derniers temps. Un peu fatiguée, un peu essoufflée. Elle est pourtant jeune, elle se nourris bien, fait un peu de sport. Mais il y a une explication très simple, c’est parce que je suis dans son ventre. Petit à petit, moi et mes enfants suçons tout le sang de sa parois intestinale. Minuscules vers blancs, nous grouillons en elle, l’affaiblissant chaque jour un peu plus.

Lui est malade depuis quelques jours. “Cette gueule de bois n’en fini pas”, dit-il en plaisantant sur sa dernière soirée mémorable. Il a un peu de mal à digérer, est un peu plus irritable. Mais l’aspirine n’aide en rien, parce que ce n’est pas les effets secondaires d’une ivresse qu’il ressens. Le soir, ça le démange, ça le rends fou. En plus, ce rustre ne se lave pas les mains, il transmet mes enfants aux siens, perpétuant le cycle, me rendant plus puissant.

Le petit pleure depuis quelques jours. Il n’a plus faim, il a de la fièvre. Il refuse qu’on lui touche le ventre. Il se gratte, il a des plaques rouges sur tout le corps. On se demande pourquoi. Autour de son foie, mes cousins blanchâtres pullules. Aussi gros qu’un ver de terre, ils finiront par sortir par le nez quand ils seront trop nombreux. J’imagine avec délectation les cris de cette petite famille, le jour où ça arrivera.

La servante martiniquaise, qui mange comme 4, ne grossis jamais. Elle donne toujours son avis sur ce que devrai faire madame ou monsieur concernant leur enfant. C’est elle la gouvernante après tout. Elle aussi est fatiguée. Elle ne cesse de répéter à monsieur qu’elle n’a pas confiance dans le poissonier. Ou c’est peut être l’eau, une bête qui serai tombée dans la citerne. Celui qui tapisse ses intestins se délecte de chaque bouchée qu’elle avale, la privant d’énergie, s’appropriant ses moyens de subsistance.

Au calme, dans la grande chambre fermée à clef, il y a le grand père mort. Pour l’instant, il est à l’abri de ces préoccupations versatiles. Mais pas pour longtemps. Bientôt, on s’occupera de lui.

Nous sommes nombreux et silencieux. Nous sommes opportunistes et efficaces. Adaptés à tout type d’être humain, nous nous reproduisons par centaine de milliers. Nous nous diffusons comme la peste. Bientôt, l’humanité ploiera sous notre joug.

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Message posté le 17:00 - 16 sept. 2017

Semaine 4 : Mât-teint (623 mots)

Jack Racer avait deux frères. L'ainé avait trois beaux garçons, grands et forts, qui menait l'équipage avec la même main de fer que leur père. C'était une fierté. Le benjamin avait deux filles promises à de grands mariages avec des capitaines, et un fils, qui lui succéderait. Ils étaient tous deux très heureux et très satisfaits de leur sort. Jack lui n'avait qu'un fils. Un fils malade et faible, élevé par des femmes et agissant comme une femme. Un fils qui n'aimait pas le travail, mais la lecture. Un fils tout pâle, souvent allongé, souvent grippé, fin comme une fille, avec des idées bizarres. Il n'y avait pas de pêcheur plus honteux et plus insatisfait que Jack au village. Il roumaiguait intèrieurement, convaincu que s'il avait été plus dur, si sa femme l'avait moins gâté… on en serai pas là. Le vieux pêcheur souffrait au fond de lui, de n'avoir personne pour assurer la relève. Tout les espoirs placés dans son unique enfant, un garçon qui plus est, avaient été déçus.

Et pendant que dès l'aube le père partait rejoindre la mère houleuse, celle au milieu de qui il avait grandit et où il mourra, il pensait à la mère de sa progéniture, prête à bondir à la moindre plainte de son enfant chéri qui, blotti dans son lit chaud, rêvait innocement, inconsciemment, avec un livre sous l'oreiller.

La naissance de Krag avait été difficile. Mais le fils ne s'en souvenait pas. Il était plus faible que les autres enfants. Alors il était restés souvent, très souvent à la maison. Il avait appris les savoirs du sexe faible, à défaut de pouvoir se battre et porter des charges. Ce qui lui avait vraiment plu, c'est la lecture. Il adorait les histoires. Et il se prenait à rêver, au fond de son lit, en buvant ses remèdes, qu'un jour lui aussi il partirai, glissant sur l'eau, pour découvrir le monde.
Il aimait peindre aussi, dessinner, et apprécier les couleurs.
Les beaux paysages de bretagne le laissaient dans une douce rêverie. Il avait des projets de tableau.

Avant sa naissance, son père lui avait construit une chaloupe, rien que pour lui. Il voulait lui apprendre à naviguer, à pêcher dessus dans ses jeunes années. Mais cela n'était pas arrivé. Le vent marin était trop fort et Krag trop faible. Parfois le jeune homme s'en voulait, parfois non.
Quand le vent ne soufflait pas trop fort, emmitouflé de sa petite laine, il allait parfois poncer amoureusement la coque de son navire. Il avait des projets de voyage.

Un jour il se sentit grand. Il se sentit prêt. Il embrassa sa mère sanglottante, ne dis rien à son père volage. Il pris son baluchon, son livre préféré, et sa boite de couleurs.
A l'abri du vent, dans une crique qu'il avait repéré, il y avait sa chaloupe. Il trouvait son bois un peu terme, ses nuances un peu effacées. Il pris son pinceau et commença à peindre.

Jack Racer naviguait depuis le matin. La grande étendue d'eau était tout pour lui. Gagne pain, mère et amante, il avait dessiné et espéré sa vie entière dessus. Dans sa grande barbe brouissailleuse se mangeait des mots, des regrets, des inquiétudes, au sujet de ce qu'il avait accompli en dehors d'elle. Il se faisait du soucis, il se faisait vieux.

Soudain, un point rose indistinct lui accrocha l'œil, au milieu de l'eau.
« Quececé ? » S'exclamèrent les matelos en coeur.
« C'serai un bateau ? » « Un bateau peinturluré oué » « Jamais vu c'phénomène ! »

Au milieu de l'eau, Krag souriait bêtement en contemplant son embarcation. Le mât teint en rose, la coque en bleu, il était prêt à explorer le monde.
Sur l'horizon le soleil se levait.

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Message posté le 10:55 - 25 sept. 2017

Semaine 5 : Une sacoche en cuir (648 mots)

Quand Rogar avait sortit de sa poche cette petite bourse en cuir, elle avait de suite accepté le contrat. Avec autant de véhémence qu'elle l'avait refusé quelques minutes plus tôt.
Elle ne prenait jamais les contrats d'assassinat. Jamais. Mais aujourd'hui, c'était différent.
Le vieux bandit avait défait un à un les longs fils de cuir, révélant le contenu doré illuminé par les éclats du feu dans l'âtre.
Elle devait trouver cet homme, s'introduire chez lui, lui dérober son anneau et le tuer.
Elle détestait faire ça. Mais ce qu'elle avait vu justifiait l'emploi tous les moyens possibles pour l'acquérir.
Il faisait nuit. Elle avait passé deux jours à étudier les rondes des gardes, leurs petites habitudes, leurs faiblesses. Le premier ne poserai pas de soucis, il recevait chaque nuit de charmantes visites, et s'affairait dans la cabane du jardinier. Le second était un ivrogne notoire. Elle avait fait livrer quelques bouteilles, il n'avait pas pu résister.
Son grapin en main, elle se faufile le long des murailles. Repère la faille. Lance. S'aggripe. Grimpe. Saute de l'autre côté. Plus un bruit.
Au loin, des grognements rauques sortent de la cabane. Les ronflements sous le porche, de celui qui est gris. Une lumière vacillante au premier étage. C'est lui.
Se faufiler contre la grande bâtisse en prenant garde à ne pas faire craquer une branche. Le chien est attaché près de son maître qui décuve. Il semble calme.
Un craquement. Il se relève, grogne. Il la regarde. Elle lance un petit morceau de viande dans sa direction. Il grogne plus fort, se lève et reniffle la friandise. Il la gobe sans quitter des yeux l'intru.
Le garde ouvre un oeil gonflé de sommeil, il ouvre sa bouche pâteuse. « Eeeh Rufus, quess..quesqui se passe heeen ? ». Le chien continue à grogner, revient vers son maître. Il pousse un gémissement plaintif et se couche à ses pieds.
Dans l'ombre, elle sourit. Ca marchait exactement comme cette vieille mégère le lui avait assurée. Il faudra qu'elle lui en reprenne.
Le chien semble calme, très calme, proche du sommeil. Tout le monde se rendors.
Elle passe par l'arrière, elle a repérée cette vieille porte qui ferme mal. Un peu d'huile pour graisser les gongs, un crochet pour faire tourner la serrure, et une pression ferme vers l'intèrieur. Ça s'ouvre.
Monter doucement les marches, entrouvrir la porte. Il écrit à son bureau, à la lumière d'une bougie. Se faufiler derrière lui. Le plaquer à terre. Lui mettre la main sur la bouche, le couteau sous la gorge. La bague. Où est cette bague ? Il sourit, il s'attendais à un assassin. Très bien.
Elle le ficelle, le baillonne, puis commence son interrogatoire. Elle déteste torturer les gens. Mais là, c'est exceptionnel. Elle doit vraiment réussir cette mission.
Il hurle, il supplie, il pleure, il offre davantage d'argent pour l'épargner. Le silence est lourd. Elle n'a aucune pitié. Une fois l'anneau récupéré, elle l'achève sans le regarder.
Puis elle quitte la maison, fuis le lieu de son maifait sans regarder en arrière. Elle fuit les atrocités qu'elle s'était promis de ne jamais accomplir. Elle fuit tout ce qu'elle a dû faire pour obtenir la petite sacoche de cuir.
Elle est posée sur la table de la taverne. Rogar est souriant, son triple menton dégouline de cervoise. Elle pose la bague, récupère son gain. Elle quitte la taverne sans un mot. Elle n'ose pas y croire. Dans une allée déserte, elle ose enfin la regarder. Elle vide son contenu doré inutile à même le sol, ne faisant attention qu'aux petites craquelures du cuirs, les coups et les écorchures que le temps a laissé sur cette bourse. L'émotion la submerge, les larmes lui montent aux yeux. C'était bien elle. Elle avait appartenu à son père, puis été dérobée sur son cadavre encore chaud. Juste pour elle, il avait perdu la vie.
Pour une sacoche en cuir.

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Message posté le 10:38 - 11 oct. 2017

Semaine 6 : La clef (639 mots)

Etes vous perspicace ? Vous, peut être pas tant que ça.
Justin, lui, l'étais absolument. Des heures durant, il lisait ses romans policiers, compulsait les enquêtes non résolues et regardait les feuilletons pour le troisième age. Immanquablement, il trouvait la clef du mystère bien avant les scénaristes.
Il faut dire que depuis qu'il avait arrêté de travailler, il s'ennuyait beaucoup.
Il y repensait souvent, au jour où il était rentré chez lui et qu'il ne s'était plus jamais levé. Son patron avait du tenter de l'appeller des heures et des heures durant. Mais ça, il n'en savait rien, car il avait jeté son téléphone dans une benne sur le chemin. Il avait entendu sonner aussi, à de nombreuses reprises. Tant et si bien que son carillon était devenu agréable à ses oreilles.
Et puis ils s'étaient lassés. Tous ceux qui appellaient, sonnaient.
Une seule fois, il avait ouvert. C'était les pompiers. Il leur avait confirmé qu'il était en vie, et avait refermé la porte.
Depuis le jour où il était rentré pour la dernière fois du boulot, il avait besoin de tranquilité.
Et il restait cloitré, dans le calme absolu de sa vie monotone.
Parfois, il ne le supportait plus, et il prenait la clef des champs. Dans ces moments là, il se rendait au métro. Il prenait garde de s'y rendre aux heures creuses uniquement, heures où il était sûr qu'il y aurai peu de monde. Le crissement sourd des wagons sur les rails le distrayait un peu de son chagrin, ça le berçait aussi parfois.
Longtemps, Justin avait consulté un psy. Longtemps, celui ci n'avait rien pu faire pour lui. C'était un homme à la barbe moutonneuse avec autant de dents en métal que de pellicules sur le col de son veston. Et le cas de son client lui donnait du fil à retordre. On peut comprendre qu'il ai eu du mal car il avait les mains pleines d'arthrose. Tant et si bien qu'il avait finit par mettre la clef sous la porte, un matin d'hiver.
C'est Justin qui la récupéra, puisqu'il racheta l'appartement pour y vivre. Il aimait le calme qui en émanait.
Quand il s'ennuyait, il allait sur son vieil ordinateur antidéluvien, et faisait une recherche par mot-clef. Il apprenait ainsi à maîtriser tout un tas de sujets incongrus, allant des différentes variétés de pommes aux évolution de la machine à coudre. S'il fréquentait du beau monde, il aurai sûrement été ennuyant. Mais c'était un savoir inutile qu'il emmagasinait par besoin de stimulation extèrieure, et qui était destiné à croupir au fond de lui sans jamais être communiqué.

Mais revenons au sujet clef : Justin n'était pas bien dans sa peau. Dans les paroxismes de son mal, il pensait à acheter une arme et à aller braquer une banque. Un suicide social, les curieux massés devant le bâtiment, les sirènes, le policier qui se faufile derrière lui, lui fait une clef de bras et le plaque à terre, fusil sur la tempe. Le juge, la prison, le repos tant convoité.
Quand il avait ce genre de pensée, il les chassaient à coup de clef de sol, sur son grand piano aux touches jaunis par le temps.
Il avait tellement travaillé tout au long de sa vie, tellement accepté de choses qu'il ne souhaitait pas vraiment. Il n'en pouvait plus. Sa fatigue était devenu une constituante de lui même, son amertume, sa manière de vivre. Il avait trop souris à des personnes qui l'ennuyait, s'était trop surpassé alors qu'il était au bord du malaise.
Maintenant, le bruit de la goutte d'eau qui tombe à intervalle régulier dans l'évier l'insupporte. Il a besoin de calme, de repos absolu. Il se sens très mal.
Tout au long de sa vie, Justin a collecté beaucoup de clef, mais celle qu'il lui manque, assurément, est la clef de son bonheur.

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Message posté le 12:37 - 23 oct. 2017

Semaine 7 : Un repas (706 mots).

C'est sous le grand arbre centenaire, au milieu des buissons touffus, que devait se dérouler la rencontre.
Mathew avait construit la chaumière de ses mains, l'avait amménagé avec sa bien aimé. Il espérait pouvoir y vivre un jour avec elle, et leurs futurs enfants.
Leur histoire avait commencée il y a quelques années, d'abord par des sourires, des gestes amicaux, une certaines complicité muette qui n'osait se révéler. Puis ce furent des prises de position plus affirmés, un rôle de protection mutuelle, contre les autres, contre le monde, contre tout. Finalement, il s'étaient révélés, il y a un an, leurs sentiments naissants mais déjà profondément ancrés. Ils avaient gardés ça secret, pour être tranquille, pour être à l'abri, pour éviter les racontars.
Irma était coquette et raffinnée. Elle aimait faire attention à ses toilettes, rajouter un ruban dans ses cheveux. Elle aimait aussi les bijoux, que son soupirant lui offrait parfois, mais elle ne les portait pas, par peur de se faire jalouser, par peur de se faire voler. Le milieu n'était pas tendre avec les jeunes femmes.
Mathew était plutôt rêveur, plutôt calme, mais il avait du faire montre de beaucoup d'aggressivité pour ne pas se faire dévorer par ses contemporains. Il avait un comportement de dominant, une voix qui portait et qui ordonnait. Mais quand on grattait un peu ce vernis trop criard, on voyait apparaître un jeune homme sensible, amoureux des moments de contemplation, près d'un lac, et qui rêvait de peinture.
C'est peut être ce qui les avaient rapprochés, ce besoin d'ailleurs, ce besoin d'être enfin eux même dans un monde où ils ne pouvaient que paraître.
Aujourd'hui était un moment important, décisif, même. Surtout pour Mathew. Il n'en avait point dormi de la nuit. Irma qui prenait ces choses là plus à la légère, était sereine, sachant qu'elle allait plaire. Elle le rassurait de sa voix douce, en battant ses longs cils blonds. Mais cela ne fonctionnait guère.
Les parents du jeune homme avaient toujours étaient présents. Mathew les consultaient à chaque décision importante, et il voulait à nouveau leur accord pour la grande étape qu'il s'apprêtait à franchir. Et c'est au cours de ce repas qu'il comptait demander leur bénédiction.
C'est la gorge noué qu'il était allé, dès les premières heures du jour, dresser la table, dépoussiérer le sol, combler le toit de branchages supplémentaires. Rien n'était assez parfait pour ce moment fatidique.
Il avait préparé ses meilleurs vêtements, rapiécés, trop petits, mais propres. Sa gorge était tellement noué...
Quand il eut terminé, il s'assit sur le tronc qui lui servait d'assise. Il prit sa tête bouclée dans ses mains, exténué. Il se concentra sur le bruit du vent, sur le chant des oiseaux. Le bruit léger le calma.
Elle ne devait pas tarder. Il sortit de sa besace un quignon de pain, une poignée de noix, des baies et un morceau de saucisson séché. Il était assez fier de ce repas, qui était de loin bien meilleur de ce qu'ils mangeaient habituellement à l'institut.
Le froissement léger d'une étoffe lui fit tourner la tête : elle était là. Il la pris dans ses bras, soulagé.
Ils s'assirent cérémonieusement. Mathew sortit de sa poche une photo jauni, aux coins raccornis, représentant un couple avec un nourrisson. Il la posa en tête de table, maintenu droite par un cerneau de noix.
Irma lui pris la main, tandis qu'il prononça d'une voix tremblante « Papa, maman, voici Irma, je souhaite l'épouser. »
Un long silence suivi cette déclaration, silence pesant, où la main de Mathew serra un peu plus fort celle de sa dulcinée. Soudainement, un oiseau vint se poser l'embrassure de la porte, en chantant gaiement. Le petit garçon sourit : c'était le signe qu'il attendait. Irma lui sourit également, ils s'embrassèrent, heureux. Leur union était béni.
Ils grignotèrent gaiement, amménagèrent leur maison avec entrain et finirent leur journée au lac, à contempler les cousins dansant sur l'eau.
Soudain, la cloche de l'orphelinat retentit. Il était temps de rentrer.
Les deux enfants se séparèrent, pour ne pas faire jaser. Mathew était aux anges.
Lui, à 8 ans seulement, venait de trouver sa future femme. Il passa devant leur petite cabane de branchage, sa vue lui réchauffa le coeur. Il était heureux.

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Message posté le 12:13 - 30 oct. 2017

Semaine 8 : La tête dans le brouillard (621 mots)

Les nuages sont gros, duveteux, humides. Ils nous veulent du bien. Heureusement qu'on a commencé à en vendre. Je ne sais pas comment on aurait tenu sinon.
La première fois c'était pour une frustration. Une frustration énorme, dévorante, crispante. Je ne pouvais plus vivre.
La seconde, un chagrin d'amour. J'ai cru que j'allais être transpercée, empalée par mon mal-être.
La troisième, c'était juste pour tout oublier. Tout oublier au lieu de me jeter par la fenêtre.
Oui, les indications sont multiples.
Mais heureusement toutes ces fois là j'en avais. De quoi me remplir la tête, de quoi lessiver toute sensibilité, arracher toute connexion neuronale. Un grand bol d'air frais au fond d'un boyau oppressant, un torrent d'eau au milieu du désert. Une respiration profonde après une noyade.
Qu'est ce que c'est agréable.. Respirer, respirer profondément. Petit à petit, je deviens aussi légère que la fumée qui m'emplit. Je me décorpore pour échapper aux maux terrestres. Ma respiration se calme. Je me sens mieux. Ma tête est pleine de brouillard. L'eau qui coule de mes yeux s'y évapore. Ça fait du bien.

Vivre trop fort c'est comme avoir une boule rempli d'épines entre les poumons et le cœur. Et chaque émotion fait grandir une douloureuse épine si douloureuse et si grande qui transperce mes poumons et mon coeur et.. Heureusement, heureusement que les nuages sont là. L'humidité rempli ma tête. Je ne pense plus. Les épines se rétractent. Tout va bien.

On me les vend par paquet de dix, les nuages. J'aime bien les stocker pour être sûre. Mes murs sont tellement humides à cause d'eux, mais si j'ouvre la fenêtre, le vent les emporte. Ce serai risquer d'être à court, ce serai risquer de ne plus les avoir lorsque j'en ai besoin. On ne sait jamais, je ne peux pas me le permettre. Les conséquences seraient bien trop terribles.
Je les conservent dans ma chambre, au plafond. Ça sent l'humidité quand on entre. Mes draps sont mouillés le soir. Il y fait froid.
Cette humidité, ça attire les insectes, la moisissure. J'ai les pieds dans l'eau, les meubles qui tanguent et pourrissent.
Mais je peux le supporter. Ce n'est rien, ce n'est rien du tout.

Si je devais être un bourreau, j'inviterai mes victimes dans ce corps si traître. Elles connaîtraient alors la sensation d'être coupée en deux, l'impression que ses orbites s'enfoncent dans son crâne, l'impression de ne plus avoir que de la chair à vif à la place de la peau. Elles sentiraient la boule d'épines saillir progressivement, tout doucement, empêchant le cœur de battre, les poumons de respirer, la gorge de se contracter, conduisant à l'attente à la fois crainte et espérée d'une mort assurée et interminable.
Vivre trop fort. Mourir sans cesse sans jamais y parvenir.

Je l'entends souvent le soir, derrière le papier peint, cette masse grouillante qui vient de l’intérieur de moi. Elle grignote, elle s'approche, elle grossit, elle est toujours plus près et les épines qui commencent à percer… Heureusement, les nuages. Ouf. Je respire profondément. Les nuages la repousse.
Une émotion c'est quelque chose de terrible. C'est pour ça que j'ai besoin d'avoir les nuages à portés. Pour me sentir protégée, protégée de tout état d'âme qui pourrait gratter, grouiller, grossir, s'approcher.

Non, ce n'est pas comme ça tout le temps. La plupart du temps, le brouillard me protège, m'enveloppe. Je veille à ce qu'il soit toujours là. Il est partout dans l'appartement, ma chambre en est l'épicentre. La buée est lumineuse et légère. Elle est joyeuse. Et moi aussi.
J'ai les pieds glacés, les draps moisis. J'ai tellement froid, mais je me sens bien.

Grace aux nuages je peux vivre, enfin presque. Je peux vivre jusqu'au prochain accès. Heureusement qu'ils sont là.

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Message posté le 20:43 - 6 nov. 2017

Semaine 9 : Un œil de verre (733 mots)

Elle enlevait sans arrêt son œil de verre. Sans gêne, sans honte. Elle sortait ensuite un vieux mouchoir gris de dentelle de sa vieille jupe plissée défraîchie. Elle astiquait soigneusement cet appendice, le bruit du tissus contre le cristal humide crissait désagréablement à nos oreilles. Nous détestions ce bruit, l’œil qui l'émettait et la mégère qui le provoquait.
Il y avait quelque chose chez Miss Pitt de très froid, de très glacial. On aurai dit qu'elle était faite de la même matière que son œil droit. Elle était évidemment très transparente, nous savions, à peine avait-elle posée un regard sur nos têtes chevelues, qu'elle nous détestait du plus profond de son âme.
Cette haine, cette rancœur, elle était gravée sur son visage cireux. Elle avait des rides au dessus de sa lèvre supérieure, aux commissures de sa bouche et entre les deux sourcils. Au départ, je pensais que c'était simplement un signe de vieillesse. L'institutrice n'étais pas si âgée mais elle se faisait vieille fille, et il paraissait à l'époque que ce n’était pas idéal pour rester joli.
C'est seulement quand elle entrait dans un de ses courroux, que l'on comprenait que chaque ride, chaque trait, s'était positionné à dessin pour épouser avec la plus grande complétude chaque mouvement de son visage déformé de colère. C'était comme si elle revêtait d'un coup un masque sur mesure, ou comme si elle enlevait enfin son masque de froideur pour adopter le sien, celui de la fureur et du ressentiment.
Elle habitait au dessus de l'école, et ce depuis de nombreuses années. Elle avait des fleurs à sa fenêtres, qui semblaient constamment prêtes à mourir. On pariait régulièrement dans la cour de récré, sur combien de temps elles tiendraient. Les plus téméraires gagnaient leurs paris d'un grand coup de cheville, précipitant la balle en mousse sur les pétunia agonisants lorsque le temps était venu. Quand on se fit définitivement confisquer cet aidant capital à la bonne tenu de nos gageures, nous pûment nous apercevoir que les herbacées maladives tenaient bon, et ce malgré vent et marrée.
De temps en temps, derrière les rideaux rouges, on voyait la queue d'un chat effleurer la vitre. Nous ne savions pas combien il y en avait, nous n'étions jamais d'accord sur leurs couleurs. Ce simple fait excitait dans nos imaginations fertiles milles et unes hypothèses, toutes plus farfelues les unes que les autres quand au nombre de félins vivant réellement derrière ces fenêtres.
Intrigués par cette habitation si discrète et par ce qu'elle pouvait bien contenir, nous en venions même à éprouver une certaine affection pour Miss Pitt, elle qui savait si bien conserver son jardin secret. Hélas, quand après avoir planté sa plume dans son chignon fatigué elle sortait la précieuse sphère de son orbite, aucun de nous n'avaient plus aucune envie de sympathiser.
Nous avions de nombreux plans, pour lui dérober la fameuse bille. Nous la détestions autant que nous la convoitions. Aucune de nos stratégies élaborées n'a réellement abouti par peur des représailles. Le bruit des talons secs sur le parquet noueux faisait trembler les plus caïds d'entre nous, et la pointe de la canne en forme d'oiseau labourant le sol était le cauchemar des mal assis, des endormis, et des retardataires.
Maintenant que je suis adulte, je n'ai conservé aucune phobie ou traumatisme de cette singulière institutrice. Mieux encore, j'étais plutôt bon élève une fois arrivé dans les classes supérieures. Je pense à elle avec beaucoup de peine, quand je revois son chignon de travers, ses lunettes mal ajustées, ses vieux vêtements rapiécés, son pauvre chemisier de flanelle. Et cet œil, dont l'histoire tragique aurait arraché une larme à une pierre, cet œil qui lui permettait de faire bonne figure. Mais à l'époque, je n'avais pas vu tout ça.
Je me souviens du directeur, un grand homme ventripotent. Il parlait beaucoup avec Miss Pitt. Il avait une voix douce et bienveillante avec elle, il lui prenait la main pendant qu'elle parlait, tout en acquiesçant. Là où nous voyions un monstre, il ne voyait qu'une femme qui avait trop vécu. Là où nous voyions une vieille fille aigrie, il voyait une femme qui avait réussi à s'assumer elle même, envers et contre tous.
Maintenant quand je pense à mon institutrice, je me dis qu'elle m'a peut être enseignée la plus belle leçon humaine que je puisse avoir. Si les gens sont de verre, c'est qu'ils sont fragiles.

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Message posté le 00:14 - 15 nov. 2017

Semaine 10 : Battre la mesure (669 mots)

Battre la mesure. Etre transcendé par une mélopée intérieure. Comme entamer une valse, au bras d'un amant. Tourner tout seul, dans sa chambre. Respirer en silence, sur le bord d'un lac. S'agiter sous la douche, en chantant.

Ces danseurs anonymes, ces danseurs éternels et silencieux, je les aiment
un peu
beaucoup
passionnément
à la folie
pour toute la vie

Un peu, c'est cette dame qui ne sait pas écouter la vie. Tout doit être si rigide avec elle. Elle ne prends jamais le temps de savourer la musique de l'existence. Jamais le temps de soupirer langoureusement devant sa fenêtre. Elle est toujours très droite dans son tailleur, ses talons, son ménage. Seul son chat la comprends. Elle est née sourde spirituellement. Je pense qu'elle est en grande souffrance mais qu'elle ne peut pas mettre un mot dessus.
Alors, elle aiguise davantage les angles de sa vie trop réglée, lime un peu plus les ongles de sa monotonie. En fait, ce qu'elle attends, c'est quelqu'un pour lui faire découvrir cette mélodie tant fantasmée. C'est pour ça que ses coiffures sont toujours parfaites, que son vernis est d'un rose un peu trop fantaisiste pour sa sobriété. C'est pour ça que ses lèvres sont rouges. Elle est dans l'attente. Elle languis et désespère de quelque chose qu'elle ne connais pas.

Beaucoup c'est ce vieux monsieur qui a perdu le rythme. Il l'a suivi un temps, parfois sans trop y penser, a été heureux un moment. Et puis il s'est essouflé, il a cessé de voguer sur les notes. Maintenant, il se ballade avec son respirateur monté sur deux roues. Son crane chauve semble si fragile, ses lunettes toujours prêtes à tomber, ses mains à trembler. C'est une personne qui chaloupe beaucoup, parce qu'elle ne bouge plus selon la cadence. Il est tellement facile de perdre ses repères quand on a été perdu une première fois. Mais il garde espoir. Il dit qu'il s'accroche, qu'il prends bien ses médicaments. Il sourit tristement en disant que ça ira mieux. Plus personne ne vient le voir de sa famille. Il se retrouve comme un chef d'orchestre privé de ses musicien. Pas étonnant, pas étonnant qu'il soit dans cet état. Il ne peux plus jouer sans les autres.

Passionément c'est cette quadragénénaire fraichement divorcée. Elle dit qu'elle revie, qu'elle n'a jamais été aussi jeune. Elle est à droite à gauche, du matin au soir. Elle est inscrite dans toutes les associations, fait tous les sports, s'organise des vacances aux quatre coins du monde. Et elle trouve toujours du temps pour me rammener des gateaux maisons. Elle prends alors le thé en me parlant de ses milles projets, de son emploi du temps surhumain, puis repars à grandes enjambée, pressée par un autre rendez vous. J'ai l'impression qu'elle va plus vite que la musique. J'ai l'impression qu'elle risque à tout moment de s'effondrer et que pour éviter le pire elle enchaine constamment les pas dans l'espoir de finir par retrouver l'équilibre. J'ai l'impression qu'il suffit d'une légère pression vers le bas pour qu'elle s'écroule pour de bon. Voilà pourquoi elle va si vite. Elle est terrifiée. Alors elle continue à tout faire tourner autour d'elle, sans jamais s'arrêter.

A la folie, c'est cet homme que je croise tous les matins. Il a le sourire jusqu'aux oreilles. Il a la démarche assurée, mais il ne semble pas pressé. Il prends le temps de regarder dans les yeux. Il distribue le journal avec la joie de celui qui a trouvé, trouvé le bon rythme. La vie semble lui avoir enseigné ses plus beaux pas, il semble se délecter d'évoluer au milieu des notes, valsant, tournant, virevoltant. Plus rien ne semble avoir de l'importance pour lui, parce qu'il a trouvé ce qu'il cherchait. Je l'envie tellement.

Pour toute la vie, ce sera cette musique, la musique de mon existence. Et moi, moi au milieu qui évolue, tantôt bercée, effrayée, enveloppée, chatouillée par ce doux murmure constant. Moi qui doit vivre au jour le jour, mais toujours en battant la mesure.

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Message posté le 22:53 - 19 nov. 2017

Semaine 11 : Un air de printemps (1998 mots)

Le froid était glacial, le sol stérile. Les arbres malingres et sombres, grands barreaux de bois à taille humaine, achevaient d'emprisonner les individus dans leurs abris de fortune. Pauvres animaux apeurés luttant pour conserver le feu, luttant contre la nature, luttant pour leur survie éphémère.
L'hiver dernier, une jeune femme, Poyo, avait lutté avec ses parents et son petit frère. Ils s'étaient blottis les uns contre les autres pour se réchauffer, au fond de la grotte. Ils avaient priés les dieux anciens tous ensemble. Le petit était tombé malade, le père s'était blessé. Leurs armes s'étaient cassées. Le sort s'acharnait. La maladie et la faim se sont abattus sur eux.
Seule Poyo était ressortit vivante de ce carnage thermique.
C'est au printemps, alors qu'elle achevait d'enterrer ses morts, en pleurant et en priant les dieux de veiller sur eux, que son mari apparu.
Elle était bien trop faible pour se suffire à elle même, la saison passée à lutter contre la mort avait tourné son esprit. Elle délirait et criait à longueur de temps. L'homme semblait avoir voyagé. Il était sale et ne parlait pas sa langue. Il la pris pour femme et elle l'accepta. Ensemble, ils entreprirent de reconstruire tout ce que le froid avait détruit.
Poyo était à nouveau heureuse. Elle allait chasser et pêcher chaque jour. Elle n'avait presque plus d'hallucinations. Les mauvais jours semblaient être passés.
A la fin de l'été néanmoins, son visage se remit à se contracter. Elle savait qu'elle allait devoir à nouveau affronter son ennemi. Elle voyait les arbres perdre leurs feuilles, le gibier gagner en pelage. L'air se rafraîchissait et les frissons dans son dos recommencèrent à la secouer.
Mais d'autres événements, tout aussi importants, se préparaient sans qu'elle le sache. C'est son mari qui remarqua en premier les changements. Il passa sa main caleuse sur le ventre de son épouse et posa l'oreille au dessus de son nombril. Il désigna ensuite ses seins, qui étaient plus gonflés qu'à l'habitude.
Les yeux de sa compagne se remplirent de terreur.

Ce fut alors que l'automne était bien avancé que le drame arriva.
L'homme coupait du bois près de la grotte. Poyo l'entendit crier. Elle se précipita à l’extérieur.
La seule chose qu'elle vit fut une bête noire, imposante, aux canines tachées de sang, qui fonçait dans sa direction. En arrière plan, son époux était à terre, il convulsait.
La jeune femme poussa un cri strident. Le loup géant passa à seulement quelques centimètres d'elle. Elle sentit son souffle chaud contre son visage, un bout de fourrure caressa sa manche. Ses yeux jaunes semblait la fixer avec insistance. Elle en fut mortifiée.
Sans aucun bruit, l'animal la dépassa et disparu dans le sous bois.

Quelques jours après, l'homme ne s'était toujours pas levé. Il semblait souffrir de tout son être. Elle l'avait traîné jusqu'à la grotte. A part ses gémissements de douleur, il restait silencieux. Mais il la regardait avec un air étrange, un peu enfiévré, qui lui faisait peur.
Un soir, alors qu'elle était affairée, il se leva et se dressa derrière elle. Elle poussa un cri de surprise. Ses yeux semblaient fous. Il parla pour la première fois, un dialecte qu'elle ne compris pas. Il semblait accuser, menacer. Il l'attrapa par le poignet, la serra terriblement.
De sa main libre il sortit un coutelas.
Elle s'était défendu, avait crié, hurlé, et finalement l'avait tué avant qu'il ne le fasse. Elle l'enterra à côté de ses parents.
Le lendemain elle saigna beaucoup, son ventre se creusa, ses seins dégonflèrent. Elle était vraiment seule à présent.

Depuis ce jour, Poyo se savait vulnérable. Elle commençait à s'inquiéter.
Des bruits, des odeurs, des visions fugaces l'agaçait. Quelque chose n'allait pas. Quand elle sortait chasser, une tache noire évoluait toujours dans sa vision périphérique, qui disparaissait toujours quand elle tournait la tête. Elle entendait un ronronnement persistant, à la source indéfinie, quand plus rien ne bougeait, le soir, près du feu. La nuit, elle se réveillait sans cesse sur le qui vive, prête à se défendre, saisie par cet étrange pré-sentiment que quelqu'un était là.
Ce n'est qu'à la faveur de l'hiver, quand le sol se blanchi, qu'elle pu enfin le remarquer. Le loup, le loup tueur de mari. Il la suivait depuis tout ce temps. Il était venu pour terminer le travail. Elle ne savait pas quand il allait passer à l'attaque.
Avertie de sa présence, leurs rencontres furent de plus en plus fréquentes. L'atmosphère était de plus en plus tendue. Poyo ne dormait presque plus. Elle l'entendait et le voyait partout. Il s'immisçait jusque dans ses cauchemars. Il lui semblait même qu'il lui rabattait le gibier quand elle chassait.

Ce fut quand le froid frappa pour la première fois, quand le blizzard fit rage au dehors, qu'elle entendit distinctement le bruit de quatre pattes fouler l'entrée de sa grotte. Sa gorge se noua. Les pas feutrés se dirigeaient vers son feu. Elle saisit sa lance, prête à en découdre. L'animal parut. Sa longue fourrure noire jais contrastait avec ses yeux d'un jaune lumineux. Ses canines blanches étaient effroyablement longues. Poyo cru se retrouver devant un démon. Elle tomba sur son séant, incapable de faire quoique ce soit tant cette vision la remplissait d'une épouvante mystique.
Au lieu de se jeter sur la jeune femme, le loup s'approcha du feu, et se coucha. Ses yeux brillants ne quittaient pas son ennemie.
De longues minutes passèrent où ils ne pouvaient se quitter des yeux. Aucun mouvement n'était permis.
Puis Poyo brisa leur pacte tacite et sortit un morceau de viande séchée de sa pelisse. La bête continua à la fixer, sans broncher. Elle posa le bout de chair près de l'âtre. Le loup la regarda longuement puis se leva sans bruit, goba l'offrande. Il l'observa à nouveau, puis se recoucha et ferma les yeux.
La jeune femme ne pu s'accorder le moindre repos. Gardant son arme à la main, elle décida de veiller toute la nuit s'il le fallait. La seule présence du loup semblait rendre l'atmosphère plus lourde, plus chaude, comme si les bruits du dehors avaient cessés d'exister. Poyo se réveilla en sursaut, alors que le feu était mourant et qu'une faible lumière arrivait de l’extérieur. Le canidé était debout, à la même place où il s'était endormi la veille, et la regardait fixement, sans bouger d'un poil. Prise de panique, elle se hâta de raviver les flammes, puis scruta son curieux invité. A nouveau, elle laissa un morceau de viande près de l'âtre, qu'il mangea. Elle s'alimenta également, sans cesser de l'observer.
Le moment vint où elle devait aller chasser. Elle regarda avec appréhension l'énorme bête qui lui barrait le passage. Celle-ci, comme si elle avait compris, tourna les talons et sortit de l'abri.
Tandis qu'elle traquait les petits animaux, elle en eu la certitude : le loup rabattait bel et bien le gibier vers elle.
Leur cohabitation fut un mélange de crainte, de défiance, et de besoin de compagnie.
Poyo savait que, tant qu'elle lui donnerai les carcasses de ses proies, il lui resterai fidèle. Mais elle savait que si le froid continuait à sévir, le gibier allait cesser, et qu'elle serai une proie idéale et sans défense pour une bête de cette envergure.
Le loup lui ne disait rien, ne remuait pas la queue, n'aboyait pas, se contentant d'aider silencieusement, de protéger sans bruit, de rabattre sans demander de récompense.
Et petit à petit, les peur de Poyo se réalisaient : les proies étaient de plus en plus rares, les sorties chasses de plus en plus longues et de moins en moins fructueuses. Femme et animal s'affaiblissaient et maigrissaient. La neige devenait de plus en plus lourde et les arbres de plus en plus lointains au fur et à mesure que les jours passaient.
Ce jour là, Il faisait froid. Très froid. La neige était blanche, le soleil étincelait. Malgré ses fourrures, Poyo était glacée. Terriblement glacée. Depuis bien trop longtemps. Elle cherchait à atteindre un certain arbre _très proche d'elle et pourtant si loin_ et celui ci semblait consterné, atterré de sa lenteur. Il semblait pris de pitié, alors que ses branches se penchaient doucement vers ses joues écarlates, sans parvenir à la toucher. La poudreuse se faisait de plus en plus lourde, sa jambe s’enfonça dangereusement dans un trou près du tronc, peut être un ancien piège, et la jeune femme resta bloquée. De fatigue, d'épuisement, de douleur, elle se laissa choir. De petites décharges parcouraient ses membres engourdis. Ses mains étaient devenues brûlantes, à tel point qu'elle enleva ses gants en hurlant de douleur. De fuchsia, ses extrémités étaient devenues caméléon, prenant la pâleur de sa prison blanche. Elle était trempée de sueur, de peur, de froid, de la morve qui coulait de ses narines et des larmes qui coulaient sur ses joues. Elle avait froid. Elle pensait à son mari, ses parents, les petits frères et sœurs qu'elle avait eue et qui n'avaient pas eu le temps de grandir. Des milliers d'épines se plantaient dans son corps à la moindre tentative de mouvement. Le vent soufflait fort dans ses oreilles, le bruit était étrange, un peu étouffé. Parfois, il lui semblait entendre son nom, entre deux rafales.
C'est alors qu'elle la vit. Majestueuse et impassible. Elle s'approcha de Poyo. La chaleur. S'instillant dans son corps, partant de son cœur et diffusant dans ses membres raides. Une chaleur réconfortante, heureuse, douce, comme une soirée auprès de son bien aimé. La vision lui tendit la main, la jeune femme l'attrapa de ses doigts bleus. La chaleur la tira légèrement à elle, sa jambe se décoinça. Poyo se sentait légère, toute douleur avait disparue. Et ce silence. Ce silence soudain. Ce silence infini. La jeune femme suivi l'apparition vers les montagnes. Le ciel était clair, sans aucun nuage. Elle voulu se retourner une dernière fois vers ce qui avait été sa prison. C'est alors qu'elle prit conscience qu'elle avait oublié son corps. A une dizaine de mètre d'elle même, ses yeux mi-clos semblaient la fixer avec un demi sourire. Son enveloppe mortelle était d'une pâleur cadavérique, virant au bleu. Du givre partout dans ses cheveux. La branche d'un arbre près de sa joue.
« Suis moi » lui dit la chaleur.
La jeune femme fit un pas en arrière, confuse. C'est alors qu'une masse noire, énorme, trancha le paysage et coupa en deux la chimère qui lui tendait la main. Sans qu'elle puisse esquisser un geste quelconque, l'immense tache sombre s’abattit sur la jeune femme et elle perdit connaissance.
Elle se réveilla dans une cavité de glace. Au dessus d'elle, elle pouvait apercevoir une portion de ciel étoilée, et entendre le vent qui soufflait au dehors. Elle baissa les paupières. Elle se sentait lourde, elle ne pouvait plus bouger. Une chaleur réconfortante parcourait ses membres. Elle lutta pour ne pas sombrer dans le sommeil et rouvrit les yeux. Deux yeux jaunes la scrutaient attentivement. L'animal était couché sur elle, l'enveloppant de sa propre chaleur. Il se releva quand elle tenta de bouger, et s'assit à côté d'elle, en l'observant. Poyo étudia quelques instant son abri : visiblement, la neige avait fondu sous son poids et les avaient recouverts au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient vers le sol. La terre sous ses pieds étaient dure comme de la roche.
Elle fit un feu, avec les quelques branchages qui tapissaient le sol. A son grand soulagement, il prit. Rassérénée, elle sombra à nouveau dans la torpeur, tandis que la fourrure si chaude, telle une couverture, se replaçait doucement contre elle.
Poyo savait qu'elle avait trouvé un ami. Sa chaleur la réconfortait.
Dehors, le vent s’apaisait.
Après cette terrible nuit, la vie fut plus facile, le temps plus clément. Le gibier commençait à revenir.
Un matin comme les autres, la jeune femme se réveilla en sursaut. Les oiseaux chantaient au dehors, la neige avait fondu. L'air embaumait le printemps, le soleil réchauffait progressivement la végétation, qui en retour bourgeonnait.
Le loup n'était plus là, et il ne revint plus.

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Message posté le 10:15 - 5 déc. 2017

Semaine 12 : Se mordre la queue (631 mots)

Il est parfois des choses vides de sens mais qui nous permettent de continuer d'exister. Comme si une recherche de sens ne pouvais se combler que par la découvert du sens dans le non-sens.

C'est sur la banquise que se passe notre histoire. Ori est esquimau de son état. Il est rond, emmitouflé de fourures. Les premières années de sa vie en tant qu'homme de raison, d'homme mûr, ont été insupportable. Il se posait beaucoup, beaucoup trop de questions.
Il voyait son peuple se mettre végéter, lentement et sûrement. Il voyait les animaux se faire de plus en plus rares, il voyait la terreur dans leurs yeux quand il les harponnait.
Il voyait sa maison fondre, l'eau se foncer. Il se demandait s'il aurai eu plus de chances s'il était né ailleurs, si sa vision de la vie aurait été différente. Il songeait surtout à sa famille, qu'il aurai pu élever autrement, ses enfants qui auraient eu une meilleure éducation. Sa femme, sa si douce femme, qui ne serai peut être pas morte à l'heure qu'il est.
Et puis il se demandait, tout au fond de lui, qui il était vraiment. A quoi bon cette routine, cette constante lutte pour la survie ? S'il pouvait ne plus avoir à effectuer ce train train quotidien, que resterai-t-il de lui meme ? Avait il des passions ? Il n'avait jamais eu le temps d'y réfléchir. Et à présent qu'il avait un peu de temps, il ne savait plus par quoi commencer. Qu'est ce qui le faisait vibrer ? Pourquoi se levait-il le matin ? Assis près du feu, tout en machouillant ses lamelles de viande séchée, il songeait aux décisions qu'il avait prise. S'était il marié parce qu'il en avait envie ? Ou parce que depuis tout jeune, on lui a dit que c'était son destin ? Et les enfants ? Tout le monde leur demandait pour les enfants. Alors ils en ont fait. Pourquoi cherche-t-il à les élever, les protéger ? Est ce vraiment lui ou quelques gênes hérités de ses ancêtres, pour assurer la survie de l'espèce ?
Et Ori ne se lassait plus des longues ballades en traineau, juste pour penser, pour s'appitoyer sur la vacuité de sa propre vie.
Mais ces ruminations secrêtes le rongeaient, grignottaient petit à petit toute joie dans son existence. Vivre devenait un mot creux, vide de sens, un fardeau écrasant à trainer chaque jour sans but.
L'homme vieillissait, se ridait intèrieurement. Plus rien n'avait de saveur si ce n'est le chagrin qui le plongeait dans cet état catatonique.
Il finit par en avoir assez.
C'est sous les coups de langue rapeuse de son chien de tête qu'il repris goût à la vie. Il laissa à dieu les viscissitudes des questionnements sur la nature de l'homme. Lui, il voulait vivre comme un humain, avec une vision à court terme, et des préoccupations pragmatiques.
Depuis, l'homme avait retrouvé le sourire. Il trouvait une satisfaction patriarcale à voir grandir ses enfants et ses petits enfants, à les prendre sur les genoux et à les regarder prospérer. Il était heureux, après sa journée routinière, de s'arrêter au bar et de parler de la neige, du beau temps, des femmes et des projets pour l'avenir. Le soir, il s'endormait comme un coq en pate, satisfait de son sort, le ventre remplie, l'haleine alcoolisée, seulement préoccupé par ce qu'il allait préparer à manger le lendemain.
C'est assis sur un demi tonneau, un verre de liqueur à la main, qu'il se sentit enfin réellement heureux, après ces longs mois de doute. Le feu brûlait fort devant lui, les flammes brillaient dans ses yeux. Son rire révélait ses mauvaises dents, manquantes, tordues. Et il riait, riait à n'en plus pouvoir, en observant un chiot se mordre la queue.

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Message posté le 17:22 - 11 déc. 2017

Semaine 13 : Reprendre ses droits (1163 mots)

La petite maminette ouvre sa porte quelques minutes après que la sonnerie ait retenti. Le jardin est propre, bien entretenu, les volets repeints récemment. Elle sourit, vous fait la bise. Elle sent bon. Ses chats entre les pattes, elle vous invite à entrer. Sa maison est lumineuse et dégage une odeur d'herbes aromatiques. Il y a des napperons brodés sur tous les meubles.
Elle marmonne à l'intention des chats tandis qu'elle prépare le thé dans sa vieille cuisine attenant au salon. Elle vient ensuite s'asseoir à côté de vous, sert le breuvage et réchauffe ses mains contre sa tasse brûlante. Elle prend le temps de vous observer, puis plisse le front, frissonne en remontant son gilet.
« Bouh.. Il fait froid ici. Bon dites moi tout, je vais tenter de vous répondre. »
Ses yeux brillent malicieusement, elle semble être flattée que vous l'interrogiez.
Vous lui posez la question. Elle marque un temps d'arrêt pour bien assimiler vos mots. Son visage se contracte un peu, ses yeux se plissent : elle semble songeuse, puis un peu perdue dans ses souvenirs.
« Hmm.. Reprendre ses droits dites vous…. Hmmm...Oui, j'ai peut être quelque chose.. »
Elle compta trois sucres, remua longuement sa cuillère. Voyant que vous l'observez, elle rougit et lâche un petit rire coquet. « Oui, je suis gourmande.. on ne se refait pas, même à mon âge ! »
Avec un gloussement satisfait, elle trempa les lèvres et fit une petit moue.
« Encore trop chaud ! »
Elle se perdit encore un peu dans ses pensées. Son chat monta sur ses genoux, prit le temps de s'installer confortablement et se coucha. Elle se mit à le caresser. On n'entendais que le ronronnement et le tic tac de la pendule.
« Oui j'ai une histoire qui pourrai correspondre. Ce n'est pas à moi que c'est arrivé mais à ma sœur. »
Elle ouvre soudain de grands yeux. « Prenez donc du sucre voyons, ce sera bien meilleur ! » Joignant le geste à la parole, elle insiste jusqu'à ce que vous consentiez à vous servir de la sucrière en porcelaine. Apaisée, le regard lointain, elle reprend doucement son récit.
« Ma sœur est bien plus âgée que moi, nous sommes très différentes de caractère. Elle est beaucoup plus.. enfin, ce n'est pas un reproche.. elle a donné beaucoup plus de mal à mes parents. J'ai toujours été très sage et travailleuse, ils n'ont jamais eu à me reprendre sur quoi que ce soit ! Mais ma sœur… (ses yeux s'illuminent), alors elle, c'était un phénomène ! »
Le chat se mit à bailler, sa maîtresse se mit à lui parler tendrement. Le matou ferma les yeux et entama sa sieste.
« Avant, c'était pas comme aujourd'hui, les gens étaient beaucoup moins ouverts. Elle en a souffert la pauvrette, elle transgressait toutes les normes de l'époque, et elle s'est prit le revers en pleine face. »
La vieille dame accompagna le geste à la parole, ce qui fit sursauter le félin qui se mit à miauler. Elle se leva pour lui servir des croquettes.
Elle revint s'asseoir. Elle avait une manière très particulière de monter sur sa chaise, due à sa petitesse. Elle commençait par se poser sur le bord, puis elle se trémoussait jusqu'au fond d'un geste à la fois enfantin et digne.
« Ma sœur, vous l'auriez vu ! Ouh ! Elle avait des cheveux très courts, ce qui déjà n'était pas chose courante. Mais impossible aussi de lui faire porter des robes. Les gens se retournaient dans la rue, et pas pour l'admirer ! Et moi j'étais plus jeune, toute sage avec mes longues boucles et mes jupes longues, et on marchait côte à côte. J'étais très fière de me promener avec quelqu'un d'aussi novateur pour l'époque. Je ne suis pas contre le progrès moi non, du tout. Je n'aime pas faire de vagues tout simplement, ce n'est pas ma nature. Mais je sais apprécier les personnes qui osent, parce que c'est bien plus difficile que ce que l'on pourrai croire. »
Elle s'était penchée plus près de vous, vous toisant par dessus ses lunettes comme pour s'assurer que vous compreniez bien la pleine signification de sa phrase. Puis elle se leva et alla en trottinant jusqu'à un large meuble en bois massif. Elle ouvrit un tiroir profond qui grinça, fouilla à l’intérieur tout en marmonnant entre ses dents. Elle finit par en extraire une boite à chaussure jaunie par le temps, en laissant échapper un gémissement à propos de son dos. Elle la posa sur la table, ce qui eu pour effet de projeter un petit nuage de poussière aux alentours. Elle réajusta ses lunettes, mouilla ses doigts et entreprit de soulever le couvercle. Sans surprise, il était rempli de photos, pour la plupart en noir et blanc. Elle se mit à les retirer une par une, en prenant le temps de toutes les observer, allant d'un commentaire rapide à une exclamation de surprise en fonction des personnes représentées.
Elle vous montra « mémère » et « pépère », la maison de son enfance, son frère, qui fut militaire puis a été tué à la guerre. Et enfin, alors que votre thé commençait à refroidir, elle trouva la perle rare et revint s'asseoir à sa place, prenant une gorgée sucrée tout en vous tendant la photo.
Vous voyez deux jeunes femmes, dont une semble dans une attitude de provocation, et l'autre dans un style tout à fait classique. Elle vous reprend le cliché avec fierté. « J'étais plutôt jolie étant jeune »
Elle termine sa tasse lentement.
« Et donc.. elle vivait avec sa copine et d'autres jeunes comme elle dans une maison qui appartenait à un vieil homme décédé. Il n'avait pas d'héritier, ça faisait plusieurs années que ça tombait à l'abandon tout ça. Ils avaient tout retapé, il fallait voir ça, c'était du beau travail. Et c'est là dedans qu'elle se sentait enfin heureuse, entourée de marginaux comme elle. Elle en avait tellement bavé auparavant, elle aurait bien mérité un peu de repos. »
Elle sortit un mouchoir entouré de dentelle de la poche de son gilet brodé. Elle renifla bruyamment puis se dirigea vers un des deux antiques chauffages électriques du salon, duquel elle tourna une vis. «J'ai aéré ce matin, je n'aurai pas dû, j'ai le froid sur les épaules maintenant ».
Elle revint vers vous, étudiant votre apparat, attendant visiblement que vous confirmiez son ressenti thermique.
« Bon, où en étais-je ? Ah oui ! Et ben figurez vous que, au bout de quatre ans, un héritier venu de la ville est arrivé, ça a fait scandale dans le village. Il a saisi la justice et il a repris ses droits sur la maison de son ancêtre, laissant ma sœur à la rue. Elle a été bien malheureuse, ça oui. Elle dérangeait pas pourtant, ce propriétaire avait plus d'argent que je n'en aurai jamais, il aurai pu faire un geste ! »

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