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La Valeur de la foi

[Concerté] Exodus (...), Teclis

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30 nov. 2015 - 19:56

Chapitre I : Dans les yeux du mort.

Second mois de l'an 1064

Le vent soufflait depuis la veille déjà, glaçant les rares voyageurs à oser emprunter la grande route, et les flocons de neiges éparses qui volaient au milieu des rafales ne contribuaient pas à réchauffer l'ambiance. Heureusement, il s'agissait d'une neige de fin d'hiver, et les pavés restaient bien visibles. Car personne n'aurait souhaité s'égarer dans l'estuaire de l'Yrio par ce temps, même aussi prêt de Galeon.

La ville de Galeon s'étalait sur la côte, à quelques kilomètres. Grosse, bouffie et crachant de multiple colonnes de suie depuis ses faubourgs. Un spectacle qui jouissait d'une certaine fascination morbide, aux yeux des visiteurs.

Une rafale fit parvenir au nez d'Exodus l'odeur saline du Golfe. La main posée sur son chapeau pour l’empêcher de s'envoler, il réprima une grimace quand le relent marin fit place à celui plus fort encore de centaines de milliers de gens vivant entassé les uns sur les autres.

« Tu sais, j'ai parfois l'impression que notre passage d'il y a six ans n'a pas servi à grand-chose » maugréa-t-il à l'attention de son comparse. « Je veux dire : on aurait au moins pu espérer que l'incendie aurait suffi à éradiquer suffisamment d'ordures pour être débarrassé de cette odeur.
- Dis-toi que c'est malheureusement dans l'ordre des choses : il suffit d'une seule souche restante pour qu'une infection survive » répondit Teclis. « En d'autre termes : la pourriture attire les mouches. Et dans le cas de Galeon, le traitement a simplement été sous-adapté, et les mouches sous-estimées. Remarque, avec un peu de temps, et suffisamment de cobayes, peut-être que je pourrais trouver quelque chose pour régler ça... »

Exodus n'avait pas besoin de voir le visage du Maître-Archiviste, emmitouflé sous deux écharpes de laine épaisses, pour y deviner son sourire si caractéristique. Les solutions scientifiques à même de réduire le travail du Culte avait toujours eu pour habitude de le distraire. Surtout lorsqu'elles impliquaient des tests préliminaires.

Le Répurgateur sourit également, tout en resserrant son haut-col autour de ses joues. Sous ses fesses, sa jument avançait à pas mesuré pour éviter de placer un sabot dans les marais jouxtant la route. La pauvre bête était fatiguée et transi, tout autant que son cavalier. Il avait fallu un peu moins de trois jours aux Enfants et aux deux Frères Jurés les accompagnants pour rejoindre Galeon depuis Belle-Alliance, et le temps s’était bien vite dégradé. Exodus aurait bien donné le gallot pour éviter de rester trop longtemps dans le froid, mais chargée comme elles l’étaient, les bêtes n’auraient pas survécus.

Il flatta l’encolure de sa monture et lui fit adopter un trot léger, bientôt suivit par le reste de la troupe. Le blason de Galeon, couplé à celui de la Principauté, était déjà visible en train de flotter au-dessus de la porte Nord. D’ici peu de temps, il allait enfin trouver de quoi se réchauffer. Et surtout, la raison de leur présence.

* * *


Quatre jours plus tôt, à Belle-Alliance.

Le dîner avait été servi tard ce soir. La faute à une célébration un peu longuette, car adressée à la mémoire des martyrs de Galeon. Point positif, le réfectoire avait eu le temps de chauffer grâce aux énormes foyers de pierre situé à chaque angle, permettant à Ses serviteur de se restaurer dans le confort.

Les Enfants présents ce jour-là avaient annexé l’une des tables près de l’âtre sud, et mangeait sans trop d’appétit le contenu de leurs assiettes. Le choux était un plat d’hiver un peu trop récurrent ces temps-ci au gout d’Exodus, qui agrémentait sa portion des tranches d’un saucisson sortit d’on ne sait où. Régulièrement, une rondelle disparaissait sous la table en direction d’une gueule canine et vorace. Moins régulièrement, l’une d’elles prenait la direction de son voisin de table, le Maître-Archiviste Teclis.

« Ah, vous êtes déjà là. Parfait, ça m’évitera de lancer un avis de recherche général. »

Le Haut-Prélat Torgalov approcha de la table et s’installa en face des deux Enfants, une épaisse couche de document sous le bras.

« Vous allez être ravis d’apprendre qu’en ce jour béni, l’Unique vous fait graçe d’une nouvelle mission.
- C’est fort aimable de sa part » répondit Exodus en avalant bruyamment le contenu de sa cuillère. « Et que nous vaut l’honneur d’être Ses heureux élus ?
- Attention, cher ami, vous frisez l’impertinence » fit remarquer Teclis sans détacher ses yeux des parchemins qu’il avait amenés avec lui pour le diner.

Torgalov préféra prendre la remarque comme un intérêt véritable. Il s’était habitué aux frasques des deux hommes.

« L’honneur est facilement explicable : vous présentez les qualités requises pour cette mission » dit-il tout en tendant à Telcis une lettre décachetée « et surtout, vous êtes les seuls Enfants dont je dispose en ce moment. Tous les autres sont déjà occupés.
- Voyons voir… » Fit Teclis en dépliant la lettre. « Agression de notre communauté et de Ses fidèles… Trois meurtres en seulement quatre jours…
- C’est avec joie que je constate que vous avez donc tout spontanément pensé à nous » répondit Exodus avec un grand sourire. « Et où partons-nous ?
- … A l’enclave de Galeon » répondit Teclis d’un ton pensif.

Le sourire du Répurgateur s’effaça et il commença à ouvrir la bouche.

« Pas de réflexion supplémentaire je vous pris » l’arrêta Torgalov. « Vous savez que la Principauté se fait une joie de nous laisser nous débrouiller dans tous les problèmes survenant dans l’enclave, et il nous faut résoudre cette affaire au plus vite. Notre Maître-Archiviste est le plus qualifié pour étudier les victimes et vous, Répurgateur, avez la réputation de savoir fouiner là où on ne veut justement pas vous y voir. »

Torgalov remis ses documents sous son bras et se leva d’un geste rapide avant de revenir une dernière fois aux deux hommes.

« Les ordres sont simples : vous partez demain aux aurores en direction de Galeon. Vous découvrez qui est à l’origine de ces meurtres et vous en faites un exemple, à l’attention de tous ceux qui souhaiteraient s’en prendre aux nôtres. Pas de questions ? Parfait. Vous prendrez les Frères Amagenon et Puilofer avec vous, ils assureront la sécurité de l’enclave si jamais vous devez vous en absenter. Que l’Unique vous garde. »

* * *


Les quatre cavaliers avaient mis une petite heure pour finalement rentrer dans la ville. Au trajet s’était ajouté la bêtise crasse des gardes de la porte, trop heureux de pouvoir faire mariner dans le froid des représentant du Culte de l’Unique.

L’avancée dans les ruelles n’avait pas été plus simple. Les passages du quartier de Terre de Cuir étaient étroits et le groupe dû avancer en file, sous les regards agressifs des habitants, non-humain pour la très grande majorité. Un Elante accoudé à un chambranle cracha à leur passage : il récolta la botte ferrée du Frère Amagenon, ce qui dissuada les autres habitants de les importuner, au moins pour un temps.

Ils venaient de passer une rue encore en chantier quand ils débouchèrent enfin sur l’enclave, à la frontière avec le quartier de la Gorge Rouge. L’enclave était un nom pompeux désignant une trentaine de bâtiment de taille variable, soumis à l’autorité du Culte de l’Unique. Les maisons formaient toutes les bords d’une espèce de cour, coupée en deux par un haut bâtiment de pierre et de bois, dont les arcades traversaient toute la largeur de l’enclave. Un symbole de l’Unique en métal brillant en ornait le toit.

Les hommes mirent pieds à terre, accueillis cette fois par les sourires des résidents humains : des convertis récents pour la plupart, heureux d’avoir trouvé refuge et affection parmi les leurs. Ils bravèrent le froid pour aller à leur rencontre et les remercièrent tous à vive voix de leur présence. Jusqu’à ce qu’une femme fende la petite foule dans leur direction. Sa robe de Prélat était râpée en plusieurs endroits mais facilement reconnaissable. Son visage était également usé par les années, bien que ses yeux pétillent de vie : cette femme allait sur ses soixante ans et quelques mèches colorées parcouraient encore de longs cheveux majoritairement gris.

« Mes seigneurs », dit-elle en faisant le signe de l’Unique pour les accueillir, « bienvenue dans l’enclave de Son règne en Galeon. Votre venus nous honore et nous rassure au plus haut point. Je suis le Prélat Azjéline, en charge de cette petite communauté.
- Mes respects, Prélat Azjéline. » Répondit Exodus en répondant également part le signe sacré. « Soyez remerciée pour votre accueil. Nous avons fait le plus vite possible pour vous porter secours, et j’espère que nous n’arrivons pas trop tard pour éviter que la situation n’empire. »

Le Prélat laissa échapper un long soupir. Vu de prêt, on pouvait distinguer courir le long de son cou et sur le bas de son crâne les traces d’une vilaine brûlure, remontant à plusieurs années. Et sa bure portait encore le liseré gris argent des Prélat de bataille. A tous les coups, Azjénline était une survivante du siège de Galeon, s’étant portée volontaire pour guider les âmes de ses lieux, et surtout les protéger…

« Hélas, je l’aurais préféré également mais un nouveau corps a été découvert ce matin, dans une habitation. Une jeune de nos sœurs, résident parmi nous depuis trois ans.
- Et les autres corps ? » demanda Teclis. « Sont-ils encore exploitable ?
- Oui, je le pense. Nous les avons déplacés dans l’une des caves de notre chapelle, et le froid ambiant a dû les conserver sans problème. Nous avons même mis des pains de glace autour du plus ancien. Je vous y guiderais plus tard. En attendant, je vous invite à prendre vos quartiers, nous vous avons préparé une chambre dans les arcades du bâtiment commun.
- Nos Frères Jurés vont mener nos affaires dans la chambre, je vous remercie. Ensuite de cela ils iront aider vos gens à organiser un système de défense fiable pour les jours à venir. » Exodus fit un signe aux Frères qui saisirent les affaires du dos des montures et suivirent un jeune guide vers leurs nouveaux quartiers. « Pour le moment, menez-nous à la victime. Les morts n’attendent pas toujours. »

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Message posté le 13:20 - 3 déc. 2015

Le corps avait été placé dans un funérarium attenant à la chapelle. Par pudeur, le Prélat Azjéline l'avait fait revêtir d'une bure. De l'encens avait également été disposé dans la pièce comme le voulaient les rites du culte. Cependant, loin d'atténuer la froideur ambiante, la pâle lueur des flammes en train de consumer les bâtonnets ne faisait qu'offrir un contraste plus saisissant entre la lumière du feu et l'atmosphère glaciale. Personne ne dit un mot. Exodus et Teclis s'avancèrent à pas de loup. Dans un grincement, la porte derrière eux fut refermée.

La jeune femme devait avoir environ vingt ans, sûrement un peu moins : tous les habitants pauvres de Galéon paraissaient plus âgés que ce qu'il en était réellement. Les conditions de vie dures n'épargnaient personne, y compris les membres du Culte. Surtout les membres du Culte, depuis les six dernières années. Heureusement, la foi offrait un refuge puissant contre l'oppression et la ségrégation. La malheureuse victime avait eut la gorge tranchée, avec une lame mal aiguisée : les bords de la plaie étaient irréguliers et couverts d'un sang noirâtre. Exodus tourna autour de la table où reposait le cadavre, les yeux insondables. Il souleva délicatement la tête d'une main gantée, puis les cheveux châtains. Il y eut un coup lourd suivi d'un bruit métallique un peu plus loin. Le répurgateur jeta un oeil et vit Teclis en train de déplier un morceau de cuir dans lequel reposaient de multiples instruments utilisés lors de dissections : scalpels, scies à os, écarteurs, aiguilles...

- Doucement avec tout ça. Tu n'en auras sûrement pas besoin.

L'archiviste fronça les sourcils.

- Ce n'est pas une allanthrope. Je ne vais pas charcuter sa dépouille : ce serait un manque de respect envers Sa volonté. J'ai par contre besoin de savoir de quoi elle est morte, exactement.
- Ca saute aux yeux non ?
- De prime abord, oui, mais nous savons tous les deux que les apparences sont parfois trompeuses.
- Justement. Viens-ici et tâte.

Teclis s'exécuta. Il toucha la nuque, puis l'arrière du crane de la victime.

- Contusion importante au niveau de l'occipital et de la base de l'os pariétal. Suffisante pour générer une commotion cérébrale, voire entrainer la mort.

L'archiviste tourna la tête sans vie, non sans difficulté à cause de la rigidité cadavérique, et observa la plaie à l'aide d'une loupe grossissante.

- Apparemment quelqu'un a entrepris de nettoyer la blessure, peut-être pour la camoufler. Comment as-tu su ?
- Ce n'est malheureusement pas le premier assassinat que j'ai à traiter... Les traits du visage, sinon, trop inexpressifs pour une mort par saignement à la gorge.

Le répurgateur poussa un grognement comme pour mettre un terme à de lointains souvenirs qui revenaient à la surface. Il sortit une dague et entrepris de découper le tissu de la bure. Teclis, un scalpel à la main, le regarda faire avant de reposer son instrument, devenu inutile. L'Enfant écarta les pans de chanvre. Deux autres entailles étaient visibles, assez fines, l'une sous le sein gauche, l'autre au niveau du bassin. L'archiviste saisit un écarteur et commença à inspecter ces nouvelles traces.

- Plaies d'une longueur approximative de trois centimètres pour, voyons voir, il écarta les bords de la blessure, environ six centimètres de profondeur, situées respectivement entre la cinquième et la sixième côtes et près de l'os coxal. Ces coups, pratiqués à l'aide d'une lame fine, n'ont a priori pas pu entrainer la mort.

Il se tourna vers Exodus.

- Ton avis.
- Hmmm. Je dirais que c'est un poignard qui a du être utilisé. La plaie n'est pas ouverte : le but de l'agresseur était donc d'handicaper, ou de faire souffrir, sa victime.
- Tu rejoins mes conclusions. Je dois effectuer d'autres vérifications.

Teclis s'agita autour du corps pendant une bonne demi-heure, vérifiant les ongles, les yeux, la machoire, les organes génitaux, la peau entre les doigts et les orteils... Cette inspection n'était pas du goût d'Exodus – à dire vrai, pas du goût de beaucoup d'autres membres du Culte ; mais les archivistes avaient des méthodes d'investigation efficaces, parfois indispensables pour résoudre des mystères insolubles. Au moins, le compagnon du répurgateur ne procédait à aucune incision, préservant l'intégrité du cadavre ; c'était déjà ça. Afin de poursuivre l'enquête et de se détourner de ce spectacle macabre, Exodus entreprit de fouiller les possessions de la défunte. Il déplia une robe ensanglantée, tellement tâchée de sang coagulé qu'un examen plus poussé était inutile ; puis trifouilla dans des breloques et une bourse de pièces quasiment vide. Il fronça les sourcils et se retourna pour parler lorsque Teclis prit la parole.

- J'ai terminé : pas de trace de piqûre, de poison ou de drogue. Aucun abus sexuel non plus, ni autre séquelle. Elle n'a pas vu son agresseur lorsqu'elle a été attaquée : les déchets sous les ongles ne sont rien d'autres que de la crasse et ses poignets ne portent aucun hématome. La pauvre n'a pas eu l'occasion de se défendre. A mon avis, elle a été poignardée à deux reprises par son assaillant, et ce par surprise. Les blessures n'étaient pas mortelles : il l'a laissée croire qu'elle pouvait fuir, avant de la rattraper et de lui assener un coup létal à l'arrière du crâne. Je n'explique pas la blessure au niveau de la gorge par contre, qui contraste par sa bestialité avec la précision chirurgicale des précédentes attaques.

Exodus porta la main à sa poitrine, tritura son pendentif arborant le symbole du culte, puis s'éclaircit la gorge.

- Moi je l'explique. Ou tout du moins ai-je mon idée là-dessus. J'ai fouillé ses affaires, il posa les breloques sur la table dans un bruit mat, quelqu'un lui a dérobé, ou retiré, son médaillon.
- Celui qui nous identifie comme Ses serviteurs ?
- En effet.
- Tu es sûr qu'il n'a pas été égaré ?
- Drôle de coincidence non ?
- C'est vrai. Du coup, comment expliques-tu l'acharnement au niveau de la gorge ?
- Je n'ai aucune certitude. L'assassin, plutôt doué, a effectué sa sinistre besogne. Puis la vue du collier lui aura fait perdre les pédales. Il s'est vengé sur le cadavre avec ce qui lui tombait sous la main : un objet tranchant mais mal aiguisé.
- Possible. Et d'après toi, pourquoi se donner ensuite la peine de nettoyer et de dissimuler la commotion à l'arrière du crâne ?

Le répurgateur haussa les épaules et garda le silence. L'archiviste entreprit de ranger ses instruments, roula sa sacoche et poussa un soupir.

- Allons examiner les trois autres corps à la cave, peut-être éclaircissirons-nous ce mystère.


***


Quelque part entre Belle-Alliance et Galéon, deux jours avant.
 
Le relai du « Pont de Jonc » n’était pas particulièrement renommé pour son hospitalité. A dire vrai, c’était même un point d’étape à éviter pour les voyageurs qui se respectaient. Fred Bergon, le patron, ne vivotait que grâce à une clientèle locale composée de chasseurs, de pêcheurs et d’artisans désœuvrés. L’établissement, crasseux, ne possédait plus que deux chambres en fonction. La première était vide tandis que la seconde, ô miracle, était occupée. Mais pas par une clientèle au goût du propriétaire. Ce dernier, d’un œil torve, sirotait un verre de picrate en compagnie d’un ami, tout en jetant des regards en coin à l’individu qui se trouvait attablé au fond de la pièce.
Le chuchotement rauque des conversations ne dérangeait pas le moins du monde Teclis, qui examinait un long parchemin bruni. A ses pieds, Dispater était lové en une boule de fourrure dont les poils, après sept années de vie, viraient doucement au gris. Le loup releva la tête lorsque la porte donnant sur l’extérieur s’ouvrit à la volée. Exodus apparut, une bourrasque de neige fondue avec lui. Il s’arrêta un instant sur le seuil, jaugea le peu d’occupants de sous son chapeau puis se dirigea en direction de son collègue dans un bruit d’éperon. Il s’affala sur une chaise. Le bois gémit délicieusement. Dispater se leva paresseusement et reçut, pour récompense, une gratouille sur la tête.

- Tu as finalement réussi à le faire entrer ? demanda-t-il à l’archiviste Ce n’est pas le client préféré des patrons d’auberge.
- On te laisse bien rentrer, toi. Pas de raison de s’étonner donc.  Et puis, je laisse volontiers le soin à chaque aubergiste de manifester son désaccord en personne à notre ami canidé. En général, ils se bousculent peu pour le faire…

Exodus se renversa en arrière sur sa chaise et posa ses bottes sur la table, un rictus insolent sur le visage.

- As-tu commandé quelque chose à boire, et de surcroît, à manger ?
- Et qui est sensé payer ?
- A toi de voir. Je ne souhaite pas abuser de ta générosité mais, Exodus frappa son chapeau pour disperser la neige fondue qui le recouvrait encore, je me suis occupé de ton cheval à l’écurie, en plus du mien. Du coup, si j…
-Pas la peine d’en rajouter… PATRON, quatre pintes, non, trois à la réflexion, de votre meilleure bière et un verre de vin. Apportez aussi de quoi se remplir le ventre décemment.
- Trois pintes ? C’est très gentil mais je tente d’arrêter les excès d’alcool à partir de 18h…

Teclis maugréa en retournant à son parchemin alors que Fred Bergon déposa la boisson avec précipitation sur leur table et s'en alla.

- Il y en a une pour toi, les deux autres sont pour les frères Amagenon et Puilofer. Que font-ils d’ailleurs ?
- Ils finissent de nettoyer les chevaux et vérifient l’étanchéité de chaque corne à poudre.
- Bien… Tu leur as bien rappelé de ne pas ouvrir le fût cuivré qui pend à ma selle ?
-Heu…

Une réponse à la question de l’archiviste fut apportée par frère Amagenon qui franchit le seuil de la taverne. Son visage était rouge et ses sourcils avaient complètement disparu. Il paraissait de fort méchante humeur. Derrière lui, le soldat Puilofer arborait un air impassible mais ses yeux pétillaient.  La paire de Jurés s’assit à une table, un peu à l’écart : bien qu’ils fussent de loyaux serviteurs de son Culte et, par extension, d’Exodus et Teclis, il existait un clivage bien réel entre les militaires et les Enfants de l’Unique. Le répurgateur se leva, une pinte dans chaque main, les offrit aux guerriers qui le remercièrent puis vint se rasseoir en jaugeant Dispater qui s’était rendormi.

-Tu n’as pas un peu grossi toi ?

Un grondement rauque lui répondit de sous la table. Un objet pointu exerça une pression brève sur le bout de la botte d’Exodus.

- En effet, approuva Teclis, à chaque fois qu’il part en mission avec Tear, c'est la même rengaine : il en revient plus gras qu’un cochon.

Nouveau grognement. La chaussure de l’archiviste fut également mâchouillée. L’Enfant éleva la voix.

- Tu peux dire ce que tu veux, maudit cabot, c’est la pure vérité. Mais ne t’inquiète pas, tu vas avoir encore deux jours pour te dépenser avant d’arriver à Galéon...

De manière ostensible, le quadrupède roula de défi sous la chaise d’Exodus qui leva sa chope à la santé de son vis-à-vis.


***



La cave était un endroit encore plus froid que la chapelle et son funérarium. Il n’y avait aucune lumière, exception faite de la flamme tremblotante d’une torche qu’Exodus tenait bien haut. La première pièce abritait des armes d’hast en grand nombre, soigneusement rangées par râteliers de dix. Cinq arquebuses étaient royalement posées sur un présentoir, à coté de l’armure endommagée d’un templier. Sur une table, quelqu’un avait recousu un étendard dont le blason avait été déchiré par une quelconque explosion. A coté, des dizaines de minuscules rondelles en bois sculptées, portant chacune un nom et un prénom. Avec respect, Teclis s’empara de l’une d’elle et plissa les yeux pour lire à travers la pénombre :

- "Peter Horglo. Mort d’un carreau d’arbalète". Et là, "Missana Belidone. Brûlée par un dragon"... Apparemment, notre Prélat était bien présente lors du siège de Galéon il y a six ans. Sacrée boucherie, marmona l’archiviste en s’emparant d’une pleine poignée de bouts de bois.
- Oui. Et au regard du petit arsenal qu’elle garde ici, elle s’attend sûrement à de potentiels problèmes.
- "Mieux vaut prévenir que guérir" comme dit le proverbe. Cependant, notre chère Azjéline souffre potentiellement d’un délire paranoïaque obsessionnel doublé d’un syndrome post-traumatique...
- En d’autres termes ?
- En d’autres termes, c’est une sacrée cinglée.
- Mon cher Teclis, malgré toute l’affection que je te porte, le répurgateur sourit devant l’air dubitatif de son collègue, j’ai à redire sur tes analyses : de un, c’est un sacré pied-de-nez à la raison que tu oses traiter quelqu’un d’autre de "cinglé". De deux, je trouve notre Prélat doué d’un sacré bon sens d’avoir anticipé un hypothétique mouvement de violence des non-humains contre notre communauté à Galéon. De trois...

Il n’y eut pas de "trois". L’archiviste, las, avait déjà emprunté la seconde porte pour accéder à la salle où reposaient un trio de cadavres. Exodus s’avança, changeant comme l’ombre et la lumière : son air goguenard se mua en un faciès grave lorsqu’il posa la botte dans le lieu sombre. Deux femmes et un homme. Il n’y avait nul besoin de les examiner de près pour remarquer la gorge sauvagement déchirée de chacun. Pendant que le répurgateur fit le tour rapide de la pièce et des corps, Teclis commença à déballer son matériel. Il poussa un long soupir. L’air craqua dans un nuage de buée.

- Je sais, c’est navrant, lâcha Exodus.
- Hmmm ? Quoi donc ?
- Et bien... ce spectacle.
- Ha... oui oui. Personnellement, je me plaignais juste du temps qu’il me fallait pour déballer tout ça.

Le scientifique désigna de la main ses sinistres instruments.

- C’est la partie la moins amusante du travail.
- Ton respect pour les morts me laisse sans voix. Je pense que tu devrais leur demander des excuses pour tous les efforts qu’ils t’obligent à fournir.
- Ceux-là n’ont pas à s’excuser, grogna Teclis en s’emparant d’une pince et d’une loupe,, ils sont morts en servant Sa gloire. Par contre, les autres, ceux qui s’avalissent devant Ses ennemis, qui trainent Son nom dans la boue, se complaisent à pervertir, détruire, corrompre les oeuvres de la création ; ceux-là, d’un geste sec, l’archiviste retira du premier cadavre, celui de l’homme, la pointe d’un carreau ; ils finissent toujours par demander pardon, à supplier.

Il y eut un silence.

- Tiens, dis-moi ce que tu en penses.

Exodus recueillit l’objet metallique dans le creux de son gant.

- Hmmm. Pointe barbelée, réalisée pour causer le plus de dommages possibles lors de l’extraction du trait. Vu la taille, sûrement adapté à une arbalète de poing.

L’Enfant resta interdit puis...

- Continue tes archivisteries. Je vais fouiller les effets personnels de chacun. Il y aura peut-être un élément, un détail, une odeur à exploiter. A ce propos, où se trouve Dispater ?
- Il est resté en haut, au chaud, dans la chapelle.

Le duo, gelé, continua ses investigations pendant une bonne heure et demie. Lorsqu’ils remontèrent, ils n’étaient pas vraiment plus avancés : les trois victimes avaient été tuées par une blessure habilement dissimulée (lame ou carreau), et leur cou avait été découpé. Le symbole de l’Unique de chacune avait mystérieusement disparu, sûrement volé. Lorsqu’Exodus et Teclis demandèrent au Prélat Azjéline si elle les avait récupérés, elle leur répondit d’un ton plutôt frais qu’elle ne se serait jamais permis de priver un croyant, mort ou vivant, de son lien physique avec leur dieu. L’enquête s’annonçait mal partie. Trois heures plus tard, les Enfants faisaient encore le point sur leurs maigres découvertes, autour d’un bol de bouillon froid, au sein d’une maison abandonnée, lorsque frère Puilofer entra.

- Messires. La maréchaussée de Galéon nous a signalé un nouveau meurtre aux alentours de la communauté. Ils envisagent de boucler le secteur et d’isoler nos dépendances.
- Avez-vous informé le Prélat ?
- Oui. Elle y est déjà, en train de négocier avec un bureaucrate... Un hystang passablement énervé dont chaque souffle est un blasphème à notre sainte Eglise.
- Eh bien ! Allons-y, Teclis se leva en faisant craquer ses vertèbres, ça nous fera un peu d’animation.

Exodus s’appuya sur la table pour se remettre debout, enfonça son chapeau sur sa tête, fit un pas pour s’en aller avant de contempler son bol de soupe. Il eut un haussement d’épaules, porta un toast et le finit cul sec.


En train d'élever un griffon...
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