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qui est Didier ?

Tags : didier
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  • 426 réponses

1 déc. 2018 - 13:58

Moi à la pêche (chapitre 3)


Bon.
On va pas se mentir : j'ai parfois tendance à un peu m'emporter. Souvent plus que de raison et pour des motifs futiles.
Enfin, non, pas tout à fait quand même. Quand je m’énerve, c’est surtout parce qu’un crétin ou un autre finit par atteindre un degré d’ineptie inacceptable. J’ai beau être gentil et bien éduqué, la plupart du temps, je suis tout de même forcé de constater que l’immense majorité de mes contemporains sont des cons. Voire même de total abrutis. Du coup je me mets dans des états pas possibles, j’ai des envies de meurtres et comme je dois rester discret à cause de mes pouvoirs, je me retiens de les dézinguer et à la fin je suis frustré.
Depuis longtemps j’ai compris qu’il était inutile de rager contre la nature humaine dans ce qu’elle a de plus global. De mon point de vue, notre espèce est un projet voué à l’échec et aucun de ses représentants n’est capable de rattraper l’autre. N’empêche que pris individuellement dans mon environnement immédiat, j’ai quand même l’impression que ceux qui m’entourent sont encore pire que la moyenne planétaire. Quelque part c’est une forme d’injustice. Je veux dire : j’entends parfois un quidam ou un autre dire des choses comme “oh ouais, moi j’ai des supers potes : ils sont vraiment sympas et gentils et bienveillants” et trucs du genre. Moi, j’ai beau chercher, même quand je suis loin d’Angevilliers, je tombe toujours que sur des connards et des grognasses. C’est limite anxiogène. Si ça ne tenait qu’à moi, je balancerais tous ces guignols dans le vide-ordure ou sur orbite et bon débarras, #sauvonslaplanète.
Je dois avouer qu’à force de fréquenter toute la lie de l’Humanité et de ressentir une colère inoïe, j’ai un peu la trouille de me chopper un ulcère ou une saloperie du style.
Je me suis donc abonné il y a quelques mois à la revue PsychoMag, le magazine du bien-être et de la plénitude. La plupart des articles sont à chier et me font détester encore plus les psys, mais de temps en temps je trouve des sujets à peu près intéressants pour mon cas. Comme par exemple celui dans lequel on me conseillait de me recentrer à l’aide de hobbys ou d’activités qui permettent de retrouver le calme. Le principe n’est pas tant de se découvrir une passion quelconque pour passer le temps que d’entamer une démarche intime pour revenir en phase avec soi-même. C’est en tout ce qui était écrit.

Je me souviens que petit, j’avais commencé une collection de timbres. J’avais sans doute été encouragé dans cette voie par un couillon de ma famille ou un prof bien intentionné. Le fait est que j’y avais pris goût et avec du recul je suppose que c’était parce que pendant que j’étais absorbé par mes albums et mes enveloppes, je ne me souciais pas du reste du monde et que celui-ci me fichait une paix royale.
Du coup, il y a quelques semaines, j’avais profité de la corvée de repas du dimanche chez mes parents pour farfouiller dans l’armoire de mon ancienne chambre. J’avais retrouvé ma collection et je m’étais demandé si elle avait pris de la valeur depuis le temps. J’étais donc allé me renseigner dans une boutique de philatélie quelques jours plus tard.
Le commerce en question était une espèce de turne immonde qui sentait le renfermé et la naphtaline. Le propriétaire ressemblait à un antiquaire pédophile mais je lui avais quand même montré mes timbres. Il avait tout de suite soupiré et tourné les pages des albums sans vraiment s’y attarder. Pour essayer de l’intéresser un peu, je lui précisais que ça faisait bien vingt-cinq ans que je n'y avais pas touché et que depuis tout ce temps il y avait là-dedans des pays qui n’existaient même plus, genre la DDR, le CCCP, la Yougoslavie et autres cochonneries communistes. Je voyais bien qu'il faisait l'effort d'y regarder de plus près juste pour me faire plaisir mais il s’excusa très vite en m’apprenant que l’échantillon ne valait pas grand chose. Il m'en proposa cinquante euros. J'en déduisis que ça en valait au moins cinq-cent et je refusai de le lui vendre.
Je les connais les antiquaires à foulard et à moustaches bien peignées : ils ne valent pas mieux que les receleurs de Cash Converters.
Une fois rentré chez moi, j’avais voulu me rencarder sur des sites spécialisés de l’internet, mais devant l'étendue du chantier, j’avais vite laissé tomber. Je n'avais pas non plus que ça qu'à foutre de scanner des centaines de timbres de l'ère soviétique. En plus c’était tellement compliqué ces histoires de côtes et de qualités que ça m’avait gonflé pour de bon. J’en avais conclu que la philatélie c’était vraiment trop has been et que je ferais mieux de me trouver un autre hobby pour me recentrer, sans quoi je risquais encore de m’énerver pour rien.
La semaine suivante, je retournai à la boutique de timbres et je fis mine de m’intéresser aux vitrines. Je voulais secouer un peu les cartons en haut des étagères – en toute discrétion – pour voir ce qui pouvait en tomber pendant que l’antiquaire-voleur était occupé à servir son seul autre client de la journée. J’avais dû attendre presque deux heures dans ma bagnole garée de l’autre côté de la rue avant qu’un vieux curé y entre. Avec mon pouvoir je réussis à faire glisser quelques plaquettes poussiéreuses jusqu’au sol et je les cachai dans la poche à l’intérieur de ma veste. J’en profitai aussi pour acheter deux ou trois autres lots, histoires de donner le change et ne pas paraître trop suspect.
À la maison, j’avais passé encore deux heures à tenter de retrouver les côtes de ce que j’avais tiré au vieux boutiquier et d’après ce que je pouvais comprendre sur le site, ça valait en tout dans les trois-cent-quatre-vingt balles. Pas foufou. Pourtant c’était des jolis timbres de Mongolie qui représentaient des animaux et des travailleurs sur fond de paysages montagneux avec pleins de drapeaux et de machines-outils agricoles tout autour. Je voulais les vendre sur Ebay ou Amazon mais je me dis que c’était peut-être un peu trop risqué et que si l’antiquaire s’apercevait de mon larcin, il me retrouverait facilement sur internet et me dénoncerait aux flics. Je rangeai donc mes nouveaux timbres avec les anciens dans leurs albums et je les ramenai chez mes parents le dimanche suivant.
Toute cette pénible affaire m’avait occupé pendant deux week-end, mais j’étais loin de me sentir recentré.
J’avais envie de plus de plénitude. D’autant plus que c’était à peu près à la période où les parents de Mirablle commençaient à sérieusement me chauffer les oreilles. Ils m’appelaient sans arrêt, me laissaient des lettres d’insultes anonymes dans la boîte aux lettres – soit disant c’était de ma faute si Mirabelle était malade… bla bla bla – et rôdaient parfois dans le quartier pour m’espionner. Je les avais surpris une ou deux fois le samedi matin quand je sortais ramasser le courrier à l’entrée de mon jardin. Ça me saoulait franchement et j’hésitais à me débarrasser d’eux mais je me disais que ce n’était sans doute pas la bonne stratégie à adopter avec ces cons-là. Je préférais les ignorer. Par expérience je savais qu’ignorer les gens alors qu’ils sont énervés, c’était la meilleure façon pour les faire enrager encore plus.

Non, ce qu’il me fallait, c’était une vraie activité OKLM, bucolique, loin des gens et du bruit. J’avais pas mal réfléchi à la question et j’en étais venu à la conclusion que je pourrais tenter la pêche. La pêche c’est silencieux et ça demande de la concentration. Parfait pour me calmer les nerfs.
J’avais donc décidé d’aller m’équiper à Décathlon et j’avais acheté pour une fortune de matériel en espèces, parce que l’argent liquide, c’est pratique, ça ne laisse pas de traces et en plus j’en ai toujours plein à la maison à ne plus savoir qu’en foutre.
Comme il faisait encore beau à ce moment de l’année, j’avais pris la voiture en direction du lac Saligou où j’avais cru comprendre qu’il y avait quelques spots sympa, notamment à l’embouchure de la Sordyds, la plus grosse rivière du département.
À peine sorti d’Angevilliers, l’entrée de la voie rapide était bouchée par un attroupement de camions et de guignols avec des gilets jaune et orange qui manifestaient à côté d’un monticule de pneus enflammés.

Bordel de merde ! Je déteste les manifestants ! Je ne supporte pas ces manières. L’ambiance des manifs imposées aux concitoyens est délétère en plus. Tout le monde râle : les anarcho-syndicalistes avec leurs tracts dégueulasses imprimés en noir et blanc sur la photocopieuse de leurs patrons, et les Français qui se sentent pris en otage à bord de leur 4x4 ou de leur Scénic. Et vas-y que je klaxonne et que je sors de la voiture pour aller dire ce que je pense des revendications des paysans, ouvriers de chez Tricatel, instituteurs, infirmières, anti-homos, étudiants ou autres blaireaux de la fonction publique territoriale.
Moi, c’est simple, il y a longtemps que j’ai pris le parti de m’en foutre. De toute manière, je ne me sens pas concerné par le brouhaha populaire. À la limite, je trouve même que c’est drôle d’observer tout le monde hurler et s’engueuler. J’aime le chaos.
Quand il y a des manifs à l’entrée de la voie rapide, c’est bien simple : je me déporte sur la voie de secours, j’enfile mon gilet jaune et j’avance doucement jusqu’à la fin de la bretelle pour arriver au niveau du piquet de grève. Là je baisse ma fenêtre et je salue poliment les camarades grévistes en leur tendant une enveloppe pleine de billets de banque. Je leur dis que c’est tout ce que j’ai pu récolter ce matin avec le comité de soutien d’Angevilliers mais que c’est toujours ça de pris pour participer à la lutte. Et par contre là je dois foncer vers Saint-Quentin pour aller chercher les dons des autres camarades à l’autre bout du département. J’en profite aussi pour demander une bonne grosse poignée de tracts parce que Jean-Mich’ m’a dit que leur copieur était en rade. En général, il ne faut pas plus d’une minutes pour que le barrage s’ouvre comme par miracle pour me laisser passer. Ça marche à tous les coups avec ces boloss de manifestants. Bon, dans l’affaire je lâche à chaque fois sept ou huit-cent balles, mais comme c’est du pognon que je gagne au casino ou dans les cabas des mémères, je m’en fiche pas mal, tant que j’ai la paix et que je me barrer loin de ces trous du culs.

Ce samedi-là fois, une fois que j’étais enfin arrivé au Saligou après l’épisode de la grève, il était déjà pas loin de dix heures du matin. J’avais voul arriver tôt, mais je découvrais que les berges étaient déjà gavées de gros beaufs en train d’écluser des bières et de fumer des cigarettes roulées infectes. Comme il n’y avait pas beaucoup de place disponibles, je m’étais un peu éloigné pour m’asseoir dans l’herbe à côté d’un coude de la rivière, en plein sous un saule pleureur, histoire de me cacher de la foule d’abrutis.
J’avais pas tout de suite compris pourquoi la plupart des autres pêcheurs me regardaient d’un drôle d’air ni les raisons pour lesquelles ils avaient tous l’air de se payer ma tronche. Au bout d’une heure, un vieil habitué qui ressemblait à un pied de vigne ambulant s’était approché pour m’expliquer que j’étais trop près du courant de sortie du lac et que je risquais pas de remonter le moindre poisson. C’est ce que j’avais cru comprendre en tout cas, parce que cet ancêtre baragouinait avec un vieil accent du cru et que je ne comprenais qu’un mot sur trois à son patois. Par contre ce que je comprenais parfaitement, c’est qu’il se foutait de ma gueule et qu’il insinuait que j’avais du matériel de bébé.
En gros, malgré ses airs de pépé guilleret, il m’avait saoulé au plus haut point. Je le remerciai d’un sourire enjoué et d’un signe de main amical – comme je sais si bien le faire pour passer pour le benêt de service – et je l’invitais poliment à se barrer loin de moi. À travers les branches pendantes du saule, je l’avais vu rejoindre son groupe de copains et se mettre à raconter les détails de notre entretien. Les sourires hilares et les oeillades appuyées dans ma direction me donnaient envie de tous les balancer à la baille et les noyer à grand coup de télékinésie.
Comme je remarquais que j’étais encore en train de m’énerver, je repensais à PsychoMag et je respirais un grand coup pour restaurer la paix intérieure. Après tout, je ne m’étais pas levé aux aurores pendant le week-end pour me battre aussitôt avec une bande de poivrots fourrés à la kanter et aux gitanes. En plus il y avait des gendarmes qui rôdaient pour contrôler les prises et des tas d’enfants avec leurs parents qui commençaient à s’installer pour pique-niquer.

Personnellement, je me méfie toujours des chiards. Je n'ai jamais trop bien compris pourquoi, mais dès qu'un moutard fait une déclaration un peu chelou à un gendarme, il est toujours mieux pris au sérieux qu'un adulte. J'ai toujours en tête la fameuse histoire du Fakir des Cévennes, le surhomme qui s'était fait gauler dans les années cinquante à cause du témoignage de deux gosses de parigots. Pourtant ce type, ça faisait des lustres que les gens du coin soupçonnaient son existence sans jamais réussir à l’attraper. Parait-il qu’il faisait des miracles dans les collines et qu’il avait des pouvoirs de guérison pour les ânes et les chèvres perdus. Je sais de quoi je parle, j'ai tout un dossier sur lui dans mes cartons et Le Nouvel Investigateur avait fait un très beau reportage sur lui en 2007. On dira ce qu'on voudra, mais après le témoignage des deux marmots, on n’avait plus jamais entendu parler de lui.
Quant aux gendarmes, je sais de source à peu près sûre, qu'eux aussi ont des abonnements aux mêmes magazines que moi et qu'ils gardent toujours un œil attentif sur les cas comme le mien.

Au bout d’un moment, puisque je n’arrivais effectivement à avoir aucune touche et que les autres bouffons d’à côté continuaient à se foutre de moi, je décidai de recourir un peu à mes capacités secrètes. De manière tout à fait invisible, ça va sans dire : je me concentrai sur ce qui se passait uniquement sous la surface de l’eau.
J’avais donc fait le vide dans ma tête comme préconisé dans le magazine du bien-être et de la plénitude, et j'avais essayé de guider mon hameçon pour accrocher les bestioles qui s'approchaient. Ce n'était pas brillant. Au bout d'une bonne centaine d'essais de harponnage dulcicole, je décidai de changer de méthode. Je me focalisais désormais directement sur les poissons. Même à l'aide de la télékinésie, ces saloperies glissaient beaucoup trop pour que je parvienne à les enserrer. Je n'y connaissais rien en anatomie ichtyenne – oui, j’avais pas mal potassé sur wikipédia avant de venir pêcher et j’avais appris un peu de vocabulaire au passage – et même si j'avais beau me recentrer, c’était toujours l'échec. Même avec la technique dite du "coup de galet sur le crâne" ou celle de la "tige de saule pleureur dans la branchie" je n’arrivais à rien. Et plus je râlais dans mon coin et plus les autres gaillards se marraient fort en me pointant du doigt.
Vers seize heures, les berges ont commencé à se vider peu à peu et le vieil habitué est venu m'offrir un black bass, soit disant pour me récompenser de mes efforts et de ma patience et que la prochaine fois je ferais mieux d’écouter ses conseils et me trouver un meilleur endroit. Je l'ai remercié d'un regard mauvais tandis que ses potes rigolards levaient leurs dernières Kanter dans ma direction un peu plus loin sur la rive.
Je me suis dit que quitte à passer une journée de merde, je ferais tout aussi bien d’aller jusqu’au bout de ma logique d’apaisement et de recherche de quiétude. J’ai remballé mes affaires et je suis monté dans ma bagnole pour suivre la bande de toquards de loin. Je les ai poursuivis jusque dans un coin de cambrousse où ils se sont rassembler dans un corps de ferme à moitié en ruines. J’ai garé la voiture et je me suis faufilé dans les talus jusqu’à dénicher un coin de broussailles d’où je pouvais les espionner.
Ils avaient allumé un barbecue de fortune découpé dans une sorte de vieux chauffe-eau et ils faisaient griller leurs poiscailles tout en attaquant un nouveau pack de bières. De mon poste d’observation, je pouvais les entendre. Même après une heure de ripaille et trois bouteilles de whisky, ils continuaient à se moquer de moi.
J’ai respiré à fond, fais le vide dans ma tête et je me suis recentré.

Le lundi suivant, l’édition locale du Ouest-France titrait dans sa rubrique faits divers : “Accident mortel causé par un barbecue trop arrosé”.
Pour ma part, j’étais revenu au bureau parfaitement apaisé après ce week-end de détente. J’avais même envisagé de résilier mon abonnement à PsychoMag. Après tout pourquoi perdre du temps à s’emmerder avec des passions à la con alors qu’il suffit de laisser parler son moi profond ? Les méthodes de relaxation les plus simples sont souvent les meilleures.
Par contre, je me disais que sur le long terme je ne pouvais pas me permettre de dézinguer des blaireaux à chaque fin de semaine pour lâcher la pression. Même si c’était amusant et salutaire, ça finirait par m’attirer des ennuis. Je revenais donc à mon point de départ, sans avoir encore réussi à me trouver un véritable hobby.
Avant, il n’y avait pas si longtemps, je passais mes week-ends avec Mirabelle et on s’amusait bien. Mais depuis qu’elle est tombée malade et qu’elle passe son temps entre l’hôpital et les arrêts-maladies chez ses parents, j’ai un peu tendance à m’ennuyer.
En plus, je crois qu’on n’est plus trop en bons termes, Mirabelle et moi.
J’espère qu’elle finira par aller mieux et que je pourrais recoller les morceaux avec elle.



"J'ai une âme solitaire"
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