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30 mars 2018 - 19:15

Bon.
Ça commence à faire un petit moment que je n'ai plus partagé de textes par ici.

Pourtant j'en ai écrit quelques uns depuis tout ce temps :D

En voici un assez récent (janvier 2018)


_________________


Le champagne était plutôt mauvais. Pourtant, une petite foule de jouisseurs se ruait sur les plateaux des serveurs en livrée. Jonas, gagné par une soudaine montée de snobisme, se débarrassa de sa coupe, à peine entamée, en la tendant au domestique le plus proche.

— Les bulles ne sont pas à ton goût, cher ami ?

Le sourire narquois de Ludovic en disait long ; lui aussi n'appréciait guère la petite sauterie.

— Je t'en supplie, Ludovic : épargnons-nous cet étalage de médiocrité. Partons d'ici avant de nous transformer en dandys prétentieux !
— Patience. Je dois encore régler une dernière affaire avec le gendre de l'Ambassadeur. Ensuite, nous pourrons déguerpir.
— Fais vite ! La vue de cette bande d'indigents m'horripile.
— Je te comprends tout à fait, Jonas. D'ici quelques minutes nous serons en route vers un bon restaurant. C'est moi qui invite.
— À la bonne heure ! Mais, de grâce, dépêche-toi !

Ludovic fit claquer la queue-de-morue de son frac et opéra un élégant volte-face. D'un geste assuré, il fit sauter sa canne dans sa poigne et fendit l'attroupement de bourgeois endimanchés. Jonas, quant à lui, s'avança jusqu'au bar du hall. Il savait comment sympathiser avec les employés et les pousser à déboucher les meilleures bouteilles des réserves.
La réception aurait pu les satisfaire. Le carton d'invitation laissait en effet présager quelques opportunités : un bref discours suivi de petits fours et autres mignardises, de jeunes et jolies héritières à courtiser, de riches entrepreneurs auprès de qui s'introduire. Hélas, les deux amis durent se rendre très tôt à l'évidence : la soirée ne se démarquait aucunement de celles qu'ils avaient déjà écumées durant la semaine. À chaque fois ils y rencontraient les mêmes pique-assiettes, les mêmes rombières presque ruinées et les mêmes croûtons obscènes baignant dans les latrines. La routine qui s'imposait à eux devenait lassante. Il leur fallait découvrir des réjouissances plus intenses s'ils ne voulaient pas finir blasés.
Jonas dégusta coup sur coup deux Cognac XO de renommée suffisante pour atténuer son impatience. Il tira sur la chaînette de sa montre-gousset mais avant qu'il eut le temps de déclencher l'ouvroir, Ludovic était de retour et le gratifiait d'un grand sourire.

— Les affaires vont bien ? s'intéressa Jonas.
— Pas du tout ! Ce jeune banquier s'est avéré aussi peu imaginatif que son oncle. Si tu veux mon avis, le Vieux Monde n'a plus rien à nous offrir. Nous ferions mieux d'embarquer vers la Géorgie ou la Caroline.
— Pour y trouver les mêmes vieilles familles qu'ici ? À quoi bon ?
— Je ne me lasserai jamais de ton pessimisme ! Il frôle l'impudence !
— Dans ce cas, appelle-le cynisme.
— Ce serait te faire trop d'honneur ! Il est temps de déguerpir. Allons dîner.
— Dieu soit loué, je n'y tenais plus.

Les deux rentiers se mirent en marche vers le vestiaire pour récupérer leurs manteaux. Là, ils rencontrèrent deux jeunes femmes, une blonde et une rousse quasi identiques, qui s'apprêtaient à quitter la soirée. Flairant l'occasion de poursuivre la nuit en bonne compagnie, Ludovic s'empressa d'engager la conversation. Jonas émit un soupir désabusé en écoutant son ami déballer ses boniments habituels de beau parleur. Le laïus de Ludovic était bien rodé depuis des années qu’il pratiquait cet exercice de séducteur de salon. Il fallait reconnaître que son expertise en la matière leur permettait au moins de passer d’agréables moments avec des filles cultivées. C'était d'ailleurs un de leurs seuls critères de sélection. Après, la beauté, la coquetterie et la richesse supposée des parents. Leur égo ne leur permettait pas de fricoter avec des souillons ou des provinciales pas encore déniaisées. Et si jamais, les conquêtes s’avéraient inintéressantes, ils avaient toujours leurs entrées dans les lupanars les plus chics de la ville pour oublier leurs mésaventures romantiques.
Cette fois-ci, l’argumentation de Ludovic avait tourné court : les filles prenaient les devants et menaient la danse. Ludovic invita Jonas à s'approcher.

— Mesdemoiselles, laissez-moi vous présenter mon camarade, Monsieur Jonas Narville, qui tout comme moi est un mondain notable et un fainéant de profession.
— Monsieur Narville, se présenta la blonde. Je suis Joséphine du Clessy. Et voici ma cousine, Clémentine.

Jonas avisa les deux élégantes filles, un peu moins âgées qu’eux et haussa les épaules dans un geste à mi-chemin entre dédain et fatalisme.

— Pardonnez, jeunes demoiselles, le manque de courtoisie de mon ami, s'excusa Ludovic. Jonas a tendance à être grincheux quand il a faim. D’ici une heure ou deux il se déridera.

Les filles regardèrent Jonas avec un certain intérêt malgré son impolitesse et gloussèrent lorsqu’il daigna leur accorder un baise-main protocolaire. Malgré sa posture renfrognée, Jonas admettait que les deux filles formaient un très joli lot. Connaissant les goûts de son ami, il conclut que Clémentine, la rouquine, serait sa cavalière par défaut. Contrairement à Ludovic, il n’avait pas de préférences arrêtées concernant les filles. Tant qu’elles se montraient aimables et dociles, il n’était pas très regardant.

À peine arrivés sur le parvis du palais diplomatique, Joséphine héla son chauffeur. Le dais du porche les protégeait de la bruine hivernale. Une énorme automobile de marque britannique fit son apparition et se fraya un chemin jusqu'à eux.

— Joséphine ! Quel bel engin vous avez là ! s’exclama Ludovic.
— N’est-ce pas ! se vanta l’intéressée. C’est un cadeau de notre grand-père commun.
— Montez, je vous en prie, invita Clémentine.

L’habitacle était vaste et confortable. Les banquettes de velours et les veilleuses tamisées donnaient aux garçons l’impression d’être enfermés dans un écrin luxueux dont les deux charmantes propriétaires seraient les joyaux.
Clémentine extirpa une carafe de liqueur brune ainsi que quatre timbales d'un réceptacle encastré sous l'assise. Elle servit chacun et leva son verre pour trinquer.

— À cette nuit pleine de surprises !
— À la bonne vôtre ! remercia Ludovic en portant la boisson à ses lèvres.

Jonas, plus circonspect, huma le spiritueux et en inspecta la texture avant de goûter. Cognac. Un VSOP très certainement, mais de qualité remarquable. Il émit un gémissement satisfait en découvrant la richesse de l'assemblage.

— Il vous plaît ? C'est une cuvée élaborée par notre famille, s'enorgueillit Clémentine.
— Nos pères possèdent plusieurs domaines et fabriques, renchérit Joséphine. Entre autres activités.
— Quelle chance ils ont de disposer de tant de splendeurs ! plaisanta Ludovic en appuyant son sourire en direction de la blonde installée en face de lui.

Le sous-entendu ravit les filles qui s'amusèrent du compliment. Jonas, se détendit et s'affaissa au fond de la banquette, apaisé par l'alcool et l'ambiance câline qui s'instaurait.

Le voyage fût cependant de courte durée et la voiture les déposa devant l'entrée d'un restaurant huppé. Voyant à travers les baies vitrées la salle bondée, les garçons craignirent de passer pour des tocards : l'enseigne était connue pour être extrêmement sélective. Malgré leurs efforts répétés, ils n'étaient jamais parvenus à y pénétrer. Leur réputation n'était pas encore assez établie pour leur ouvrir les portes de ce repère de rupins.
Les filles quant à elles n'éprouvèrent aucune gêne à se présenter devant le maître d'hôtel et lui demander une table pour quatre. D'un claquement de doigts, le chef de salle convoqua un serveur à la mise impeccable qui les accompagna jusqu'à une alcôve reculée. Un petit carton portant la mention « réservée » disparut dans la poche de tablier du garçon. Leurs manteaux leurs fût retirés et les chaises manquantes autour de la table apparurent aussi rapidement que discrètement. En un tournemain, couverts et serviettes furent dressés devant les deux garçons invités. Le sommelier vint déboucher une bouteille de champagne sans même y être convié.

— Avec les compliments de la maison, récita-t-il en remplissant les flûtes.

Jonas interrogea du regard son camarade, lequel était tout aussi impressionné par tant d'obséquiosités.
Joséphine se réjouit de l'étonnement de ses convives.

— Notre famille dirige cet établissement. Entre autres activités.
— Nous connaissons la carte par cœur, se vanta Clémentine. Je vous conseille vivement le consommé d'asperges et la langouste grillée au Xérès.

Les deux garçons éclatèrent de rire et admirent de bon cœur qu'ils ne s'attendaient pas à un tel accueil. Jonas s'excusa pour son manque initial de courtoisie.

Le repas était succulent. Les plats et entremets s'enchaînaient, tous plus délicats et appétissants les uns que les autres. Les vins prestigieux les égayèrent encore plus. Les filles étaient de loin leurs meilleures interlocutrices depuis des années : cultivées, spirituelles et de plus en plus tactiles au fil des minutes. Suivant leur exemple, les deux garçons devinrent volubiles et démonstratifs, oubliant peu à peu qu'ils se trouvaient dans l'une des adresses les plus courues de la ville.
Jonas leur rapporta une anecdote absurde à propos d'une mésaventure passée. Suite à un malentendu insigne, il avait dû accepter la demande en duel d'un vieillard cacochyme. Ludovic mimait la scène avec une emphase exagérée. Au moment de restituer la botte finale de leur adversaire belliqueux et sénile, son épée imaginaire vint frapper l'épaule d'un homme qui passait au large de leur table. L'arme de duel redevint en un instant le verre de vin qu'il brandissait la seconde auparavant. Son contenu pourpre maculait désormais veste, gilet et chemise d'un inconnu aux fines moustaches.
Ludovic se leva immédiatement, contrit et tendu. Jonas repris son air sévère.

— Monsieur ! s'exclama Ludovic. Je vous présente mes sincères excuses. Je suis navré de cet incident. J'espère ne pas vous avoir heurté trop rudement.
— Monsieur, je vous en prie. Il s'agit d'un malencontreux accident, l'apaisa l'homme de haute taille. Cependant votre maladresse vient de ruiner mon costume.
— Mon Dieu ! Vous me voyez navré !
— Votre dieu ne pourra pas grand-chose, je le crains.
— Dites-moi comment me racheter. Accepteriez-vous d'échanger nos tenues ?
— La proposition est saugrenue mais pas dénuée de bon sens, jeune homme. Toutefois, nos gabarits ne correspondent pas. Mais peu importe : j'étais sur le point de m'en aller.
— N'y a-t-il rien que je puisse faire pour vous dédommager ? s'enquit Ludovic.
— Et bien, en y pensant, réfléchit tout haut le grand homme, vous pourriez en effet me rendre service.
— Ce serait avec plaisir. Dites-moi comment.
— Tout d'abord : venez assister au spectacle que je donne cette nuit. Ensuite : j'ai besoin d'un baron pour mon numéro. Mon complice de ce soir est empêché. Vous verrez, ce sera facile. Vous n'aurez qu'à vous lever et me rejoindre sur scène lorsque j'appellerai un volontaire parmi les spectateurs. Pour le reste, je vous glisserai à l'oreille mes instructions.
— Un spectacle ? s'étonna Jonas. À cette heure-ci !
— Je suis magicien. Mon spectacle se joue une fois par mois et toujours après minuit. S'il vous plaît : venez.

L'inconnu déposa une affichette sur leur table, salua poliment les deux jeunes femmes et se retira.

— Quel étrange personnage, commenta Clémentine. Il ne s'est même pas présenté.
— Très certainement un de ses artistes qui se cache derrière un voile de mystère, supposa Jonas. Sans doute se croit-il en représentation où qu'il se trouve.
— En tous cas, il m'a fait une drôle d'impression, conclut Ludovic.
— Vous n'allez pas vous défiler au moins ? le défia Clémentine.
— Je suppose que je n'ai pas le choix, conclut Ludovic.
— Je me demande de quels genres de numéros il est question, s'interrogea Joséphine.

Jonas attrapa le papier volant et l'étudia, l'air soupçonneux.
Il s'agissait d'un feuillet promotionnel vantant les mérites d'un théâtre de magie, sorte de cirque en dur où étaient présentés des numéros de prestidigitation, évasion, fantasmagorie et autre lanterne magique.

— Ce nom, commenta Jonas, toujours en examinant l'affiche, il me dit quelque chose. Le Théâtre de la Cathédrale. Je ne m'y suis jamais rendu, mais je crois en avoir entendu parler.
— Il ne me dit rien, avoua Ludovic.
— Le nom m'est aussi familier, admit Clémentine.
— Je me souviens ! s'exclama soudain Jonas. Ce théâtre ! À l'origine, le bâtiment devait être une cathédrale. C'était le projet d'un riche entrepreneur un peu original. Il voulait ériger un édifice religieux de style art déco. Mais l'architecture était tellement démente que l'Église n'en a jamais voulu. L'archevêque avait même déclaré à la presse que l'endroit transpirait la corruption. Le promoteur avait été la risée de toute la ville et personne ne voulait plus être en affaire avec lui. Il a dû migrer en Amérique pour préserver sa fortune et reconstruire sa réputation !
— Oui, à présent, ça me revient également, déclara Clémentine. Le bâtiment est resté à l'abandon. Personne ne voulait le racheter. Jusqu'à ce qu'un producteur de spectacles se l'approprie pour une bouchée de pain et le transforme en théâtre.
— Clémentine ? Ne serait-ce pas ce cirque dont la tante Angélique nous avait parlé une fois ? Elle disait qu'elle y avait vu des monstruosités et que les gens s'évanouissaient.
— Peut-être bien. Si c'est le cas, nous devons absolument nous y rendre. À ce qu'il paraît, on y découpe des femmes avant de recoller leurs corps !
— Quelle horreur ! s'étrangla Jonas. À vous entendre, cet endroit n'est pas fréquentable !
— Ludovic ! Emmenez-nous là-bas ! supplia Joséphine.
— Partons ! Vite ! s'égaya sa cousine. Nous ne devons pas manquer ça !

Les deux garçons se regardèrent. Ils savaient que cette invitation était une mauvaise idée. Ils risquaient de se trouver dans l'embarras devant une salle remplie d'inconnus et de se discréditer aux yeux de leurs cavalières. D'un autre côté, les filles semblaient décidées à s'y rendre coûte que coûte.
Après une brève concertation, ils se rendirent à l'évidence, ils n'avaient d'autre choix que les suivre s'ils voulaient poursuivre leur jeu de séduction. Clémentine et Joséphine constituaient le type même de filles qu'ils affectionnaient : émancipées et sûres d'elles, enjouées sans être frivoles.

De retour dans la grosse voiture des filles, Ludovic tentait de dissimuler son appréhension derrière ses sourires francs et son humour léger. Le Théâtre de la Cathédrale était situé dans une rue qui fut jusqu'à encore récemment une voie passante et bien fréquentée. La mode de l'art déco déclinait et la déconvenue de l'imposante bâtisse avait transpiré alentours, comme si sa mauvaise réputation avait infusé toute la zone urbaine. Les becs de gaz étaient désormais mal entretenus et certains demeuraient même éteints. Le groupe de jeunes gens s'attendait à trouver une foule de spectateurs patientant jusqu'à l'ouverture pour assister à la dernière représentation nocturne, mais la rue était déserte. Quelques vieux journaux et anciennes affiches trempés jonchaient le sol. Une lucarne discrète à la lumière vacillante indiquait la porte d'entrée. Le chiche éclairage public ne rendait pas du tout honneur à la majesté de l'architecture. Les arabesques de cuivre et de laiton du portique avaient terni par manque de soin évident.
Alors qu'ils s'apprêtaient à pénétrer l'édifice, un mendiant loqueteux empoigna Jonas et voulut les dissuader d'entrer. Son discours incohérent le mettait en garde contre les horreurs qui se jouaient à l'intérieur. Ludovic l'éloigna doucement du bout de sa canne.

— Allons ! se moqua Jonas. On dirait bien que le spectacle commence déjà dans la rue. Quelle tentative minable. Vous pensez réellement qu'un clochard pouilleux me fait de l'effet ? C'est ridicule.

L'intérieur de la galerie était dissimulé par d'épaisses tentures noir et bordeaux. Quelques liserés de satin doré peinaient à lutter contre l'aspect lugubre de ce hall improvisé. Le guichet prenait la forme d'une cabine maladroite illuminée de l'intérieur par un candélabre aux bougies rachitiques. Personne ne les attendait pour les accueillir.
Ludovic donna trois coups secs de sa canne contre la tablette du guichet. Un rideau de velours usé glissa et un homme entre deux âges leur adressa un regard peu amène.

— Oui ? C'est pour ?

Jonas étouffa un juron.

— Un de vos employés nous a invité à assister à la représentation de ce soir, expliqua Joséphine. Un grand homme, très élégant. Il nous a remis ce carton.

Le guichetier lorgna l'affichette.

— Pour quatre fauteuils, ça fera six francs.
— Six francs ! s'exclama Jonas. Vos affiches indiquent quinze sous la place ! Pourquoi vous nous réclamez le double ?
— C'est la séance de minuit. Ce n'est pas le spectacle habituel. C'est trente sous par personne.
— Quelle arnaque ! déplora Ludovic.
— Personne ne vous oblige à rester.
— C'est bon, je vais payer, s'interposa Clémentine. Peu importe.
— Par contre, je vous préviens : ça risque de vous impressionner. Vous allez voir des rites étranges et des pratiques... dérangeantes.
— Épargnez-nous vos boniments ! siffla Jonas. Nous sommes déjà convaincus. Votre bouffon crasseux nous a déjà fait la parade dehors !
— Je vous aurais prévenu. C'est par ici. Passez le rideau et trouvez-vous une place.
— Vous n'avez pas d'ouvreuse ? s'étonna Ludovic.
— Dépêchez-vous ! Ça va commencer dans une minute.

Le triste sire souffla ses bougies et disparut, signifiant ainsi qu'il n'accepterait pas d'autres curieux pour ce soir.

Une douzaine de rangées de chaises au capitonnage élimé étaient alignées sur des tréteaux faisant office de gradins. Le tout était étroitement disposé entre les colonnes sculptées de la nef centrale. Les trois premiers rangs étaient vides. Les quatre suivants accueillaient une trentaine de personnes qui se tournèrent d'un seul mouvement pour scruter les nouveaux venus alors qu'ils s'installaient tout au fond. Les autres spectateurs arboraient des mines blafardes et inexpressives. Il y avait des hommes et des femmes de tous âges, et même quelques enfants et adolescents. La plupart étaient habillés de noir et, à quelques exceptions près, ils portaient tous des vêtements simples sans accessoires. L'auditoire se détourna d'eux. Ludovic se demanda s'il ne s'agissait pas en réalité d'automates programmés pour renforcer le sentiment de malaise. Étaient-ils les seuls humains dans l'assistance ? Quelques mouvements et toux discrètes dans les rangées devant eux dissipèrent cette drôle d'idée.

Face à eux, la croisée de transept figurait l'avant-scène, ornée d'énormes cierges rouge ou noir. Du plafond pendaient à intervalles irréguliers des encensoirs desquels émanait un lourd parfum d'encens. Les bas-côtés demeuraient dans une parfaite obscurité. La rosace du fond se devinait à peine à l'autre bout du transept.
Un machiniste émergea du déambulatoire et s'avança jusqu'à un échafaudage érigé côté cour avant de le gravir. Les semelles de ses souliers heurtaient sentencieusement chaque barreau de l'escabeau métallique. Le son macabre résonnait dans le vaste espace.
Parvenu au sommet de son perchoir, il alluma une lanterne et régla la poursuite qu'il dirigea au centre du chœur. Les quelques brûleurs à gaz qui maintenaient les gradins dans une semi-obscurité s'éteignirent.
Au centre du cercle de lumière blanche, se tenait un personnage assis sur un immense trône. Le comédien était grimé en parodie d'évêque ou de pape. Le costume ecclésiastique était en réalité un amalgame de parures désordonnées : mitre, chape et camail ne correspondaient à aucune fonction précise. Son visage était recouvert d'un maquillage hideux qui rappelait un masque funéraire. Au-dessus de sa tête, posé sur le dossier du trône, un crâne de squelette humain toisait le public de son sourire figé et cruel.
L'homme se leva. Puis s'avança de quelques pas. D'autres becs de gaz illuminèrent l'espace scénique. Le public découvrit peu à peu une scénographie obscène à mesure que la lueur s'intensifiait.
Au sol d'épais tapis étaient jonchés de carcasses d'animaux éventrées. Plus loin, la vasque d'un bénitier débordait de sang rouge vif ; une flaque poisseuse s'était répandue sur le marbre du sol à ses pieds. Deux femmes à peine vêtues et masquées apparurent et vinrent encadrer le funeste maître de cérémonie. L'une était jeune et enceinte de plusieurs mois. L'autre, bien plus âgée, était ridée avec des seins flasques et tombants.

— Bienvenue.

La voix tonitruante de l'ecclésiastique corrompu gronda dans le silence, arrachant à Ludovic un frisson d'effroi.

— Bienvenue à vous, chers amis. Vous êtes ici réunis ce soir parce que vous avez entendu l'appel des Profondeurs. Ce que les hommes de mauvaise foi appellent Géhenne, Tartare ou Pandémonium, nous l'appelons Havre oublié. Depuis les renflements lointains des strates souterraines nous parvient le chant des anges déchus. Alors que s'achèvera bientôt le millénaire, les signes du Porteur de Lumière se multiplient. Certains bienheureux ont déjà reçu Sa marque. Laissez-moi vous présenter les premiers d'entre eux : la Légion de l'Aube. Voici pour vous : Hézoch ! L'enfant phénix !

Quelques applaudissements brefs et dénués d'entrain s'élevèrent de la salle tandis qu'un nouvel intervenant rejoignait la scène.
Le numéro de cet enfant étrangement ridé était pompeux et assez maladroit. Il enchaînait des tours de prestidigitations sommaires, faisant apparaître de ses poches et de ses paumes quantité de monnaies argentées. Au moment où Ludovic se pencha vers sa voisine blonde pour se lamenter, celle-ci écarquilla les yeux et dressa son doigt en direction du chœur. Le corps de l'enfant s'était élevé de plusieurs mètres au-dessus du sol et des giclées ininterrompues de pièces ruisselaient de ses doigts écartés. Le tintement hypnotique de l'argent déversé emplissait la nef. Ludovic plissa les yeux pour apercevoir les filins qui soulevaient l'enfant prodigue, mais il ne parvint pas à comprendre la supercherie. L'éclat de la lumière de poursuite aurait dû révéler un jeu de cordes, mais aucun reflet ne trahissait le dispositif. Tout comme le plafond qui ne disposait ni de poutres ni de cordages.

— Prodigieux, murmura Clémentine, ébahie par le tour.

L'enfant ne redescendit pas au sol. Au lieu de cela, il s'enflamma et hurla son agonie. Son petit corps s'effrita en braises qui vinrent enflammer la rivière argentée de pièces. L'incendie libéra une chaleur intense et suffocante qui s'éleva jusqu'à leurs places reculées.
Le feu mourut et révéla un nouveau décor totalement différent de celui du premier tableau.
Le public découvrit alors une évocation classique du jardin d'Éden identique à celles qu'on pouvait admirer sur les fresques des églises ou dans les enluminures monastiques.
La femme enceinte se tenait, un crâne de chevreuil à la main, face à un homme nu attaché à un arbre imposant et bien réel. Il ne s'agissait ni d'un arbuste en pot, ni d'une réplique en plâtre : l'éclat des feuilles bien vertes même en cette saison ne laissait aucun doute quant à son authenticité. Les racines plongeaient directement dans le marbre du sol entre les plaques fendues, comme s'il poussait là depuis des années.
L'homme gémissait à travers un bâillon et ses yeux étaient bandés par une écharpe en loques. La femme masquée leva un bras et un long serpent glissa d'une branche, s'enroula autour de son bras et vint positionner sa tête face au visage de l'homme encordé. D'un mouvement sec, la bête se précipita, les crocs en avant, sur le cou du supplicié. Son bref cri de douleur fut à peine étouffé par le bâillon. Le reptile resta accroché un moment à sa victime, injectant des flots de venin. Son corps écailleux ondulait autour de celui de la femme dans une sorte de transe sensuelle. Peu à peu, le corps du sacrifié fut parcouru de soubresauts avant de s'affaisser, inerte. Le serpent, repu, regagna les branchages en silence. Le faux évêque refit son apparition prêt de l'assistante presque nue.

— Voici la représentation que le dieu des hommes s'efforce de nous imposer depuis des siècles. Dans le seul but de maquiller son ignominie et son crime. En dépeignant le Dompteur des Nations sous les traits d'une créature perfide, il a instigué la défiance en nous.

L'évêque s'agenouilla devant la femme.

— Laissez-moi vous présenter Son véritable visage !

Toujours accroupi, l'officiant se saisit d'un couteau accroché à sa ceinture. Il posa la lame sur le ventre grossi de la jeune femme. Le geste fut brusque et sa vision insoutenable. La fille s'effondra. Ludovic agrippa la main de Joséphine et se couvrit la bouche de l'autre. Les autres spectateurs n'avaient pas bronché.
Un amas de viscères tièdes glissaient de l'abdomen éventré sur le carrelage glacé. La vapeur des entrailles s'éleva doucement en volutes de plus en plus denses. Une silhouette imposante émergea de la colonne de brouillard et enjamba le cadavre. Le magicien du restaurant.
D'un hochement de menton il congédia l'évêque. Son regard clair se planta dans celui de Ludovic, sans même le chercher dans la salle assombrie.
La rosace orientale au bout de l'axe s'illumina. Les couleurs de son vitrail reflétaient de gigantesques flammes.

— Pour le numéro suivant, j'aurai besoin d'un volontaire parmi vous. Qui désire sauver son âme et l'offrir à l'Étoile du Matin ?

Les visages alignés sur les rangs au-devant se tournèrent à nouveau vers le dernier gradin. La poursuite pivota pour éclairer les quatre jeunes gens.
Ludovic se crispa et chercha du regard un quelconque encouragement des ses compagnons. Ceux-ci demeuraient fascinés par le magnétisme du mage, les yeux rivés sur la scène.
Ludovic se leva, à bout de nerfs.

— Quelle est cette horreur ? hurla-t-il en s'apprêtant à quitter les lieux. Vos numéros sont tous épouvantables et révoltants ! Vous êtes tous des désaxés !

Il invita ses compagnons à le suivre, mais s'aperçut qu'ils étaient tous les trois subjugués et incapables de bouger. Leurs regards vides se perdaient dans des abysses insondables.

— Ils ne vous entendent plus. Venez, cher Ludovic. Approchez.
— Hors de question que je participe à votre messe noire !
— Comme si vous aviez le choix ! Approchez. Maintenant.

Ludovic se découvrit avec horreur en train d'avancer contre son gré vers la scène. L'autorité du magicien était imparable. L'esprit du jeune homme était entravé et il évoluait dans un état second, à peine conscient de ce qui se tramait autour de lui. Il devinait les mouvements d'autres personnes qui poussaient ses compagnons asservis. Jonas et Clémentine furent hissés puis allongés sur les tapis maculés d'immondices. Des hommes et des femmes s'accroupirent autour d'eux. Ils les griffèrent et léchèrent leurs plaies ; leurs firent subir d'autres sévices à mesure qu'ils arrachaient leurs vêtements.
Le magicien remit dans les mains de Ludovic un marteau maculé de sang et de lambeaux de viscères séchés. Il le plaça ensuite devant Joséphine. Des mains avides la déshabillèrent et l'agenouillèrent devant le garçon tétanisé de peur. Le regard extatique de la blonde exprimait un désir ardent alors qu'elle gémissait d'envie.
Ludovic observa impuissant sa main s'élever et le marteau s'écraser sur le visage languide de Joséphine.

Longtemps après, au terme d'une orgie abjecte et interminable, il fut jeté dans une ruelle sordide derrière la cathédrale. Il erra dans un état de stupeur pendant des jours ou des mois. Il n'avait plus aucune notion du temps. De rares bribes de lucidité lui renvoyaient des images embrouillées de décennies de décadence, de crasse et d'internement.

Un soir, bien des années plus tard, il émergea de son hébétude. Il sentit les rayons du soleil couchant l'éblouir. Il avait chaud et cracha un filet de fiel qui remontait de son œsophage. Sa propre puanteur lui irritait les narines. Il vit le soleil disparaître derrière une tour, de l'autre côté de l'avenue.
Ses pas hagards l'avaient ramené vers le théâtre. Les arabesques de cuivre et de laitons étaient toujours là, graisseuses et infectes. Une enseigne de néon verte grésillait alors qu'une bande de jeunes gens accoutrés à la dernière mode de ces débuts d'années quatre-vingt s'extirpaient d'un taxi jaune. Ils les vit s'approcher souriants et décontractés vers l'antique cathédrale art déco.
Ils se précipita vers eux. Les implora de ne pas pénétrer cet antre de perdition. Ses vieux muscles brisés et ses mains tordues par l'arthrite s'agrippaient à leurs vestes en jeans piquées de badges fluo. Il tenta de les convaincre du mieux qu'il put. Ils ne devaient pas céder à l'appel du vice.
Les jeunes gens le repoussèrent mi-amusés, mi-dégoûtés. Il se fit bousculer par une foule d'adolescents et de jeunes adultes agglutinés devant les portes de l'ancien théâtre.
Depuis les portes battantes qui menaient à la nef, lui parvenait le rythme saccadé et synthétique d'une musique démoniaque. Le magicien aux fines moustaches accueillait son nouveau public. Ses traits toujours aussi jeunes malgré le passage des ans.

Les soirs de nouvelle lune, il lançait au vieil homme désespéré un regard entendu et un sourire moqueur.



"J'ai une âme solitaire"
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Message posté le 15:09 - 5 avr. 2018

Hé bien ! Quel morceau d'écriture !
C'est très bien écrit, vraiment. Tu as du talent.
Même si j'avais imaginé cette fin lorsque le cirque a été évoqué mon intérêt pour l'histoire n'a pas décru parce que le rythme est enlevé, le vocabulaire riche et le tout s'enchaine sans qu'on puisse lâcher prise.


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Message posté le 15:47 - 5 avr. 2018

J'ai eu ce sentiment de malaise tout au long de ma lecture.. ambiance réussie !

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Message posté le 12:52 - 6 avr. 2018

Merci à vous deux pour vos retours ^^

Ca fait plaisir =)

Content que ça vous ait plu.



"J'ai une âme solitaire"
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Message posté le 21:37 - 10 avr. 2018

C'est sordide. Bien écrit, cela se lit d'une traite.

Juste un point qui m'a fait tiquer " des encensoirs desquels émanait un lourd parfum d'encens". Je me serai arrêtée à parfum.

La chute est attendue mais cela ne gâche pas l'ensemble.

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Message posté le 00:44 - 12 avr. 2018

Ah oui, une répétition en effet ! Elle est passée à travers les étapes de relecture et de correction ><

Bien vu ! et merci ^^



"J'ai une âme solitaire"
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