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Histoires Courtes [Projet Bradbury]

Les textes du projet Bradbury de Caracole

Tags : Bradbury
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27 janv. 2019 - 10:47

Travaux en cours

NOTE : Je vais suivre les même thèmes que s'est imposé Petrichor (ça me permettra de sortir un peu des thèmes que j'affectionne trop aisément et me sortir de ma petite zone de confort !)

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Semaine 1 : La pluie (1761 mots)

La Pluie


Nos bottes crissaient sur le sol en chuintant et régurgitant tout ce qu’elles avaient avalé des tranchées. Nos empreintes, visibles à tire-larigot, traçaient un chemin de Petit Poucet dans la terre ramollie. Chaque goutte venait résonner dans mes oreilles, se réverbérant sur mon casque en tonitruant. Qu’est-ce que je détestais la pluie. J’apprenais à la haïr depuis le premier jour. Elle s’infiltrait dans nos vêtements, coulait le long du canon pour nous tremper les doigts de ses filaments glacés. Quand ça nous les figeait pas, l’arme glissait dans nos mains, instable. Il fallait garder la tête baissée, sous peine de voir l’eau nous tomber sur la gueule, dans les yeux. « Se battre sous la pluie, c’est la merde ! » Tels avaient été les mots de Jacques lorsque la première averse de septembre nous tomba sur le râble. Il avait pas tort, Jacques. Un mec malin, mais pas assez pour éviter un obus.
On escaladait la pente de la saillie qui menait à Douaumont. Nivelle voulait le récupérer à tout prix et renvoyer les boches dans leur cahute. J’étais crevé, j’avais froid, je sentais plus mon corps flasque. Mais les ordres, c’était les ordres. Ce qui y a de bien, avec la guerre, c’est qu’on connaît enfin l’enfer. On nous en parlait depuis tout petit, on nous menaçait avec, mais il suffisait de nous envoyer ici. Verdun, c’était le cœur, les flammes, c’était la bouillasse qui nous chauffait à blanc, nous agrippait par les mollets et nous avalait par paquet de cent.
J’ai resserré l’étau sur mon fusil et j’ai continué d’avancer, prudemment. Derrière, je pouvais encore voir le reste de ma compagnie sortir difficilement de la tranchée. J’avais mis le pied dans le champ depuis cinq minutes que, déjà, j’avais l’impression d’avoir couru un marathon. A côté de moi, les potes en menaient pas large. On savait ce qui nous attendait, comme à chaque sortie et on se chiaient dessus par avance. Le calme plat allait bientôt laisser place au déluge du Diable, ce dernier tirant au sort ceux qui resteraient sur le carreau. Jean, à ma droite, a trébuché contre une saleté de caillasse. Il est parti en avant, les bras pédalant dans l’air comme un oiseau avant son envolée, pour finalement se stabiliser et éviter la chute. La tension est retombée. S’il avait atterri dans un trou, pas sûr qu’il se soit relevé.
L’avantage, quand on est un gars du coin, c’est qu’on connaît le terrain. Sauf que le terrain, il avait disparu. Plus de forêts, plus de vallons, les arbres s’étaient allongés face à l’artillerie des salauds d’en face et on avait fait de même, sans se poser de question. On marchait désormais au milieu d’une succession de trous, de gouffres, ça nous faisait les pattes à descendre et monter comme des malades pour espérer gagner cent mètres qu’on perdrait demain. Ma chaussure a glissé et je me suis retrouvé le cul par terre, emporté dans un énième trou d’obus. C’est André qui m’a chopé par le col et m’a tiré à m’en étrangler le gueuleton pour me ramener plus haut.
« Merci, vieux », lui di-je en postillonnant toute la flotte accumulée dans ma moustache. Un signe de tête, je me relève et on repart. On parlait peu, pour quoi faire ? On déliait nos langues le soir, dans les rues faites de gadoue qu’on avait construite, inlassablement, depuis des mois. Mais sur le terrain, on avait bien trop à penser. La pluie s’intensifia, bientôt on verrait plus à vingt mètres. Autour, les gars avançaient en cadence, tant bien que mal. Plusieurs glissaient, trébuchaient. Mais on essayait de se relever, toujours. C’était ça ou la flinguette.
On était en pleine marche forcée, comme ça, à l’aveuglette, quand un éclair a zébré le ciel. J’ai levé la tête, recevant une avalanche de gouttes qui vinrent me fouetter la face en ricanant. Puis j’ai vu cette ombre ailée, suivie d’une centaine d’autres, qui rampaient sur le tapis nuageux dans notre direction. Mon cœur s’est serré et j’ai hurlé de toutes mes forces, à m’en déchirer la cage thoracique.

« ÇA VA FLOTTER !
_ Sans blagues… ricana Jean, à côté de moi.
_ À TERRE, ÇA VA FLOTTER, ABRUTI ! »

Déjà, les chefs d’escouade relayaient l’info et les soldats s’écrasaient au sol. Bien trop tard. J’ai à peine eu le temps de choper Jean par le col que les sifflements vinrent caresser nos oreilles. Ces putes s’arrêtèrent pour laisser place à un vacarme du diable, le sol tremblant et s’égosillant sous nos pieds. La terre hurlait. Nous aussi. Les obus vinrent percuter le sol en explosant dans un feu d’artifice assourdissant ; on était aux premières loges.
Je savais déjà plus si c’était de la terre ou du sang qui s’envolait de tous les côtés, des bras et des jambes comme autant de bois morts et de rochers explosés. Je me suis jeté comme un dément dans le premier trou que j’ai trouvé en emportant Jean avec moi, atterrissant sur des copains déjà là. Ils nous ont accueillis comme toujours, en nous chopant par le manteau et en nous plaquant au milieu d’eux. On était les uns sur les autres, empilés comme des cadavres en sursis, prêts à être avalés par la terre qui nous entourait et s’élevait partout. Paraît que la foudre tombe jamais deux fois au même endroit. Les obus, c’est pareil. Du moins, c’est ce qu’on se répétait à longueur de temps, sait-on jamais. Déjà, les litres de pluie qui tombait depuis ce matin avaient commencé à se tasser au fond des nids d’autruche et des trous dans lesquels on se planquait. Ici, on avait le cul trempé et parlons pas des pieds.
De notre trou, on avait une vue imprenable sur le spectacle. Pire qu’au cinéma, qu’on était, assis sur nos culs et les yeux rivés vers l’écran blanc, zébré de traits fins et moins fins. Les obus coulaient du ciel, accompagnant la mélodie de l’automne qui faisait loi depuis maintenant trois jours d’affilée. Trois jours, qu’est-ce que c’était, face aux Allemands qui donnaient le « la » depuis deux ans ? Cela dit, je crois que je préférais être ici que sur la Côte 304 ou au Mort-Homme. Quitte à choisir un enfer, autant être en plein air. Pour ceux de la Côte, y avait que les trous et rien d’autre. Au moins, ici, on crevait tout pareil, mais on se dégourdissait les panards.
À côté de moi, les ordres fusèrent, on entendit les mêmes chez les voisins ; se lever et avancer. Ce qui revenait à dire ; se lever et reculer. On les connaissait, les avancées. Mais les ordres étaient les ordres, toujours, et faudrait pas énerver Magin. Avec les copains on s’est tiré mutuellement du trou, échelle humaine qui se marchait dessus, se recouvrait de boue et crapahutait comme des cafards pour fuir les chiottes dans lesquelles ils s’étaient enfoncés. Au-dessus, le ciel tombait toujours sur nos crânes, ça explosait dans tous les sens, le vieux barbu nous martelait le dos en espérant nous coucher une bonne fois pour toutes. Alors on forçait, on tirait, on grinçait des dents et les jambes avançaient, enfin. J’avais toujours le cœur qui bastonnait ma poitrine et l’estomac noué, la pluie qui tambourinait et les trous qui continuaient de naître de-ci, de-là, emportant à leur arrivée un ou deux de mes potes. On y arrivait, enfin, près du Fort. L’allait falloir serrer sec si on voulait le récupérer.
L’enfoiré nous dominait légèrement, comme pour nous prouver qu’on était que des souris. Le grand manitou ordonna l’assaut, les avions étant passés, quand une nouvelle pluie, horizontale, nous tomba soudain sur le râble. J’ai à peine eu le temps de me planquer derrière un rocher qui faisait la moitié de mon corps qu’une spirale infernale plongea sur nous. Le jaune, le rouge, l’enfer qui fusait dans tous les sens et explosait le bide de mes camarades encore debout. Les Allemands savaient user de leur mitraille et nous on savait servir de festin. Le reste ne fut que souvenirs flous, odeurs de brûlé et bruits de corps qu’on perce, qu’on déchire, qu’on mitraille et qu’on écrase, en veux-tu en voilà, du boyau en guirlande dans les arbres et des cris comme fanfare nationale. On a déferlé par centaine, par milliers, on a crevé tout autant. J’ai pu retrouver Jean, au pied de Douaumont, le bide à l’air. La chaleur qui en émanait s’était évaporée avec la pluie glacée qui transformait les environs en pataugeoire. J’ai dégueulé tout ce que j’avais pas mangé et je me suis collé à la muraille du Fort. Autour, les gars hurlaient, couraient, escaladaient et balançaient leurs grenades par-dessus les murailles, espérant que leurs graines aillent se coller au dos et à la gueule des boches.
On s’est frotté aux Allemands pendant ce qu’il m’a paru être des heures et des heures… Étonnamment, j’ai pas eu le même destin que mes copains. On a pénétré l’enceinte du Fort comme une coulée de rats hurlants et crachant, se déversant dans la cour sans discontinuer. J’ai appuyé sur la gâchette de mon fusil, je sais plus combien de fois. Un à un, les casqués d’en face ont fini ventre à terre. Une peinture rouge recouvrait les murs des bâtiments, le sol était visqueux et on entendait plus que la respiration, saccadée, défaite, des soldats présents. Et la pluie, évidemment. Cette pluie qui martelait le sol et nos vêtements sans discontinuer. Les ordres étant toujours les ordres, on s’est installé dans le Fort. Les cadavres furent balancés comme des sacs de patates – quoi qu’à l’heure actuelle, on aurait été bien plus délicat avec de sacs de patates qu’avec les morts environnants. On a péniblement repris nos droits dans Douaumont, pour combien de temps ? Je me suis traîné sur l’un des contreforts et j’ai ouvert ma gourde. Ma main tremblait depuis mon premier jour de poilu ; aujourd’hui ferait pas exception. J’ai avalé goulûment de quoi laver mon estomac vide et j’ai observé une dernière fois les collines environnantes.
Au-dessus de moi, la pluie fine me recouvrait. Elle coulait le long du Fort, se déversait sur la terre et remplissait les trous pour en faire des piscines à ciel ouvert. Demain, le terrain serait toujours aussi cabossé, mais la flotte aurait lavé toutes les traces de la bataille dans une pudeur hypocrite. Plus d’empreintes, plus de sang, plus rien. Y aurait que les cadavres, tranquilles, qui serviraient de balises en guise de témoignage. J’espère qu’il pleuvra pas demain. Je déteste la pluie.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 11:47 - 3 févr. 2019

Semaine 2 : Un Choix décisif (18 147 mots)

NOTE : Le thème de la semaine ne m'inspirait absolument pas. J'avais beaucoup de mal à trouver un sujet vraiment passionnant à raconter, aussi je vous propose aujourd'hui un récit... à choix. Au fil de la lecture, vous aurez l'opportunité de prendre les décisions avec le personnage principal et, ainsi, orienter le récit.

J'aurais aimé constituer un plus grand panel de choix, aller jusqu'à avoir la possibilité d'orienter les dialogues (et du coup des dialogues plus travaillés...) mais le travail n'aurait jamais été achevé en une semaine... Aussi, le résultat ne me convient pas entièrement mais je me suis au moins amusé à le construire et le rédiger. J'aurais encore pu prendre la journée pour faire d'autres modifications mais, comme on dit, parfois il faut savoir lâcher le bébé. (On dit ça, pas vrai ?)

D'ailleurs, je rajouterais que, lors de votre retour, n'hésitez pas à préciser quelles parties du récit vous avez lu, quels choix vous avez effectués, afin que je puisse cibler les critiques (positives ou négatives) que vous me livrerez. Merci !

Bonne lecture !


Un Choix décisif

Je stoppais la voiture près du trottoir, le long de l’allée. Les lampadaires éclairaient l’asphalte fraîchement refait par petits îlots de lumières chaleureux au milieu de l’obscurité de la nuit. Comme prévu, le gamin était là. Fichu gamin. Il rentrait chez lui en traînant les pieds.
Ses cheveux blonds lui tombaient sur le visage et il semblait supporter le poids de son sac à dos depuis trop longtemps. La culpabilité devait appuyer sur ses épaules comme il avait appuyé sur celles de ma fille. Rien que d’y penser, une colère sourde grimpa en moi et je ne pus retenir mes larmes. Je l’imaginais, lui. J’imaginais ma fille, apeurée, le visage appuyé contre le sol, suffocante et impuissante. Un tremblement me parcourut et de longues sueurs froides coulèrent le long de mon dos. Ressaisis-toi, putain ! C’était la fin de l’après-midi, il faisait déjà nuit et j’avais foutu le chauffage de ma voiture à fond pour me réchauffer. Malgré tout, mon cœur était gelé.
Le gamin avait son âge, ils traînaient dans le même bahut. Il avait profité de la fête qui avait eu lieu quelques jours plus tôt pour effectuer son méfait, elle m’avait tout raconté. Presque tout, l’essentiel, ça m’avait suffit. Et il était là, marchant tranquillement dans la rue pour rentrer chez lui. Je ne le connaissais pas, mais tout en lui me révulsait. Son sourire, son air détaché et suffisant, sa tête de premier de la classe à qui rien n’arrive et n’arriverait jamais, le gosse de riche dans sa tour d’ivoire, à l’étage d’une maison bien trop spacieuse pour mon maigre salaire.
J’ai inspiré profondément, ma main tremblait. Il approchait dangereusement du portail de ses parents. Je devais agir, maintenant ou jamais. Je devais choisir, entre faire de cette nuit un tournant ou rentrer mes épaules, prendre le chemin du retour la queue entre les jambes et vivre pour voir ma fille, honteuse, souillée et dépressive jusqu’à la fin. Je devais choisir entre faire justice moi-même ou attendre une police débordée et désintéressée, attendre des années un procès qui nous coûterait, sommes toutes, bien plus à nous qu’à lui. Ou, du moins, qu’à ses parents.
J’avais la main sur la poignée. Lui sortait un trousseau de clés de sa poche, à l’ombre de sa haie. 5… Mon cœur qui bat. 4… Mon sang qui tonne. 3… La respiration du gosse et son halo de glace en cette semaine de décembre. 2… Les clés sur le contact qui n’attendent qu’à le redémarrer. 1… Le violeur de ma gamine qui sifflote en ouvrant son portail.

> J’ouvre ma portière et je me jette sur lui. La vengeance, je l’ai dans la peau et il l’aura bientôt sur son visage, lui hurlant la douleur que ma fille a vécue. (voir 101)
> Je démarre ma voiture, mon cœur tremble, l’idée même d’atteindre à la vie d’un être humain m’angoisse. Je me vengerais, c’est promis… mais dans les règles. (voir 102)

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Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 14:20 - 10 févr. 2019

Semaine 3 : Tirer les vers du nez (6 698 mots)

Tirer les Vers du nez

Lorsque l’hydrowagon diminua sa glissade et s’arrêta en douceur devant son terminus, Connor récupéra son sac et s’échappa des entrailles du véhicule. Il y avait peu de vent, ce jour-là, sur Frankia 3. La cité cosmopolite de Lynis-la-Belle avait pour habitude de laisser filer les bourrasques entre ses bâtiments, recyclant leur puissance pour en produire de l’énergie. Connor s’était toujours demandé où cette fameuse énergie était redistribuée. Certainement pas dans les faubourgs et les quartiers-à-trous où logeait la moitié de la population. De toute façon, aujourd’hui, il n’y avait pas un pet de vent. Le jeune homme inspira profondément l’air si peu pollué qui l’entourait. Elle contrastait grandement avec les plus anciennes planètes humaines, la Terre en tête de liste. Devant lui s’étendait l’astroport. Pour beaucoup, il s’agissait d’un lieu de chantier, de flux, de départ, d’arrivée… Pour Connor, il s’agissait de son nouveau lieu de travail. Au-dessus des voyageurs pullulaient des milliers d’astronefs, de vaisseaux et de cargos spatiaux. Les plus grands, les navires de commerce et de plaisance, planaient en cercle parfait autour de l’immense port d’attache en attendant l’autorisation de se poser. Les premiers transportaient des milliards de tonnes de matériaux, de déchets radioactifs et d’armement militaire high-tech pour abreuver les milices locales les plus fortunés. Les seconds véhiculaient à travers les deux TerraGalaxies de riches vacanciers, qui allaient de planètes en planètes pour des excursions de plusieurs années.
Réajustant sa prise sur son barda, Connor pénétra dans l’astroport avec la détermination inhérente à sa jeunesse. Si l’extérieur du site pouvait sembler bruyant et peuplé, il n’en était rien comparé au microcosme qui se développait depuis des années dans l’enceinte du port astral. Le plafond de verre laissait deviner l’intégralité des bâtiments spatiaux qui gravitaient autour du port, même si l’espace au-dessus du jeune homme était ponctué par de nombreuses passerelles et escaliers automatiques. Dans l’immense hall, qui avoisinait sûrement le kilomètre carré, une foule d’humains et d’Autres, diverses créatures hybrides ou à l’intelligence développée, s’égosillait, s’interpelait, allait et venait dans un sens comme dans l’autre. Des Rhudons, créatures pachydermiques aux cornes prononcées, invitaient les voyageurs à se rapprocher afin de goûter leurs mixtures et leurs « croûtes », ces curieux sandwichs aux feuilles de salade virant sur l’orangé. Sur les plateformes encore en construction, les ouvriers venus de tous horizons stellaires bossaient de concert pour terminer le port dans les plus brefs délais ; autrement dit dans encore un an ou deux. Connor, qui avait fait ses classes dans une école purement humaine, accueillait cette diversité avec un ravissement mêlé de stupéfaction. La plupart de ces races, il ne les avait jamais vus qu’au cours de ses études ou dans certains shows télévisés.
Bien entendu, la majorité des êtres rassemblés ici étaient des humains, venus coloniser la seconde TerraGalaxie après que leurs ancêtres l’aient annexé par les armes et une politique de fer. Plus qu’humains, beaucoup étaient français ; Frankia 3 représentant l’une des sept colonies spatiales francophones. Il s’agissait, d’ailleurs, de la plus grande de ces colonies, frôlant le million d’habitants au compteur. Mais c’était sans penser à celles et ceux qui faisaient halte sur la planète sans y résider vraiment, transformant l’endroit en une gigantesque fourmilière. Car le port était un lieu d’arrêt obligatoire pour qui voulait visiter le reste de la TerraGalaxie, aussi un flux continu d’étrangers était vomi par les portes d’entrée des quais et recraché par celles de sorties.
D’immenses pancartes ornaient les murs, faisant défiler à toute vitesse des publicités audacieuses dont on aurait su dire si elles mettaient en avant un coiffeur ou un chirurgien plastique. Bien sûr, entre deux battements de cils, une image subliminale venait s’imprimer sur la rétine, évoquant P, le président de la Grande Démocratie Galactique. P était élu, tous les dix ans, dans un immense concours télévisé mondial où la plastique était bien plus importante que le programme. Car il était vital d’envoyer aux étrangers hors Terre une image belle et positive de la Nation Hu, l’Humanité, celle avec un grand « H » et de beaux idéaux.
Des cris, semblables à des grognements, sortirent Connor de sa contemplation. Devant les stands des Rhudors, un homme bourru, en tenue de service portuaire, inspectait le contenu des charriots. Il secouait un des fameux sandwichs sous les yeux les créatures cornues tout en postillonnant une colère qui semblait incompréhensibles aux yeux des intéressés. Connor se rapprocha.
« Bordel de merde, mais tu baragouines rien à l’humain et tu viens r’vendre ta merdasse remplie d’dégueulis sur mes plates-bandes, t’as vraiment que tchi dans la caboche, cornu d’mes deux ! J’vais pas saliver plus longtemps pour ta sale gueule donc tu vas m’répondre fissa avant d’recevoir un kick dans les dents, c’est compris ? »
Inspirant comme s’il sortait d’une apnée, le militaire hurla au visage du rhudor.
« D’où elle sort ta putain d’barbaque ? Hein ? Des égouts d’lastroport ? Avec qui tu traites pour la r’cevoir en cargo ?! »
Le soldat, un gradé d’après l’insigne étoilé sur son épaule, balança le sandwich sous le regard exaspéré de la créature. Derrière cette dernière, toute une bande de rhudors, la plupart de petite taille, observait la scène en courbant le dos. L’interrogé, quant à lui, tentait vainement d’articuler quelques mots en anglais ou en espagnole. Malheureusement, avec sa courte trompe boursoufflée et les couinements inhérents à sa langue, ses paroles étaient incompréhensibles, du moins pour Connor. Le soldat perdait patience.
« Bon, écoute-moi bien, espèce de rhino mal torché aux radiations, j’vais t’embarquer, toi et ta p’tite famille, et on va t’interroger dans les loges. Tu connais les loges, hein mon gros ? »
Ne semblant pas comprendre, le rhudor hochait la tête machinalement, les yeux plissés. Satisfait, le gradé sortit un tube argenté de sa poche de veste et souffla de toutes ses forces dessus. Un tintement strident s’en échappa, ayant pour effet de faire rappliquer plusieurs soldats quelques minutes après. Ils portaient, eux aussi, la tenue bleue inhérente aux gardes du port. Tandis que les militaires embarquaient femmes et enfants, la plupart couinants et pleurants, Connor se glissa près du gradé et effectua un salut martial proche de la perfection. Le soldat, lui, ne leva qu’à peine les yeux.
« Tu veux quoi, pécore ? T’sais pas r’tourner à ta cambrousse ? La planète bleue c’est porte 3 ».
Surpris, mais sans se laisser désarçonner pour autant, Connor répliqua, tentant vainement de cacher sa timidité avec une fermeté approximative.
« Je suis un jeune classé, Monsieur. Je viens pour rejoindre le régiment militaire de l’astroport de Frankia 3, Monsieur.
_ Montre ton papelard ».
Sceptique, le lieutenant tendit la main en attendant que Connor lui donne son formulaire d’assignation. Le garçon farfouilla dans son sac et offrit un papier précieusement plié en quatre. Le militaire, étonnamment soigneux, lut attentivement le formulaire en hochant la tête avant de le remettre à Connor.
« Bienv’nu dans la bande, gamin. Va t’présenter section 9, couloir 6. Là-bas, t’auras deux hôtesses, une bien moche et une un peu moins, t’peux pas les louper on dirait qu’on leur a roulé d’ssus. Tu leur files ton papelard et elles te fileront uniforme et matos. D’là, tu te diriges vers le baraquement 3, la Porte des Couillons. Tu r’trouveras tes p’tits camarades qui attendent leurs assignations dans l’astromerde. Tu t’présentes, tu blablates, tu montres que t’as la plus grosse et tu vas là où l’intendant te dira d’aller, compris ? »
Sans même attendre une quelconque réponse, et sans s’être présenté, le gradé lui fit une tape sur l’épaule et s’en alla à pas vif à la suite de son équipe. L’épaule encore endolorie, Connor se rapprocha d’un plan interactif et chercha, pendant dix bonnes minutes, la fameuse section 9 du port.
Zigzaguant à travers l’astroport, longeant parfois les murs et le nez toujours levé sur les panneaux magnétiques qui indiquaient les différentes sections du bâtiment, Connor finit par trouver – enfin ! – la section 9. Là, plusieurs militaires aux costumes bleu ciel allaient et venaient dans un silence qui dénotait avec le brouhaha constant de l’environnement dans lequel ils travaillaient. Connor se glissa dans le sixième couloir, celui qui menait certainement à ce fameux bâtiment 3. Il se stoppa net devant le bureau des admissions. Si le gradé n’avait pas tellement menti quant à la laideur des deux secrétaires, force était de constater qu’il avait quelque peu exagéré. Elles n’étaient pas franchement belles, mais loin de la mocheté des ouvriers et des rats-de-zone qui peuplaient les régions-poubelles des planètes les moins riches. Car si l’humanité entière se réclamait d’une certaine forme de démocratie, une forme qui aurait sûrement fait grincer des dents bien des esprits libres, il était un point sur lequel nul n’était égal ; la Beauté, ou du moins le canon en vigueur. Peau glabre, seins siliconés et fessiers alternatifs, torse vigoureux, front lissé et poils rugueux et taillés, tout ceci n’était accessible qu’aux élites. La barbe et les cheveux connurent un succès phénoménal il y avait de ça une trentaine d’années, lorsque les radiations firent perdre leur pilosité à une majorité des humains, génération après génération. Aussi, une bonne partie de la noblesse démocratique collectionnait perruques, implants ou huiles vitalisantes. Et c’était ces élites qui, bien vite, devenaient les icônes du monde connu. Car être humain, c’était avant tout être beau et immortel. La première caractéristique régnait désormais sur les TerraGalaxies tandis que la seconde était toujours recherchée par les plus fous ou les plus désespérés.
Dans son genre, Connor n’était pas si mal loti. Il avait échappé aux radiations en quittant la terre relativement jeune et il était donc doté d’une chevelure, éparse, mais douce au toucher. De petite taille et juste assez musclé pour avoir réussi son examen, il était néanmoins peu pourvu de poils ailleurs que sur son crâne. Crâne qu’il fut bien forcé de raser pour l’armée, au grand damne de ses deux parents. « Avec des cheveux pareils, tu aurais fait un si beau médecin ! » s’égosillaient-ils jusqu’au jour de son départ. Mais ils aimaient bien trop leur unique fils pour l’empêcher d’aller là où il lui plaisait de se rendre.
La jeune recrue se présenta timidement aux deux secrétaires, qui l’accueillirent avec un sourire chaleureux. Au-dessus de leur tête, des drones messagers sifflaient dans les airs en s’envolant dans le port pour mieux revenir au bureau. Deux d’entre eux se percutèrent et churent lamentablement au sol, leurs ailes continuant de tourner désespérément jusqu’à la casse. Certaines technologies, malgré toute la bonne volonté qu’on souhaitait y mettre, ne seraient jamais au point… Connor récupéra son dossier et se dirigea, comme convenu, dans le bâtiment 3. On lui avait confié une matraque qui pesait son poids et un pistolet à électrocution. Bien sûr, il avait désormais entre les mains sa tenue bleu foncé, qui l’accompagnerait durant l’intégralité de ses années d’apprentissage.
Le fameux baraquement accueillait en l’état une petite troupe de recrues qui discutaient à grand bruit. Des chaises étaient entassées un peu partout dans la pièce, ne trouvant que peu de propriétaires pour le moment. Au fond, un écran d’ordinateur s’étalait sur une bonne moitié du mur. Connor, en terre inconnue, décida de s’asseoir sur une chaise située dans un coin de la pièce, juste à temps pour que quatre soldats, des gradés, entrent sans un mot. Au vu du vacarme, ils s’arrêtèrent cinq secondes pour attendre le silence, le dos droit et la mine stricte. C’était sans compter sur l’un d’eux, dont la voix que Connor connaissait désormais ne retentisse dans l’habitacle.
« Mais vous allez fermer vos claques-merdes, bande de dindes ? Si vous voulez piailler comme en garderie, retournez dans les mamelles d’vos mères et laissez les bouseux les plus silencieux bosser tranquille ! »
Instantanément, les recrues se jetèrent sur les chaises et silence se fit.
« Vous croyez quoi, qu’on en a pas d’jà assez du bordel que foutent les moches à l’intérieur ?! »
Le gradé postillonna sur les recrues les plus proches puis rejoignit les trois autres devant l’écran. L’un d’eux afficha une moue contrite en regardant le gueulard que Connor avait rencontré plus tôt dans la matinée, avant de se racler la gorge. Il s’avança d’un pas, casque sous le coude. Sa voix était douce, mais son flux de parole semblait coupé au rasoir.
« Salut, les mini-bleus. Je suis le lieutenant Jack Gray et voici les capitaines Bonama Houbouzou, Tom Wikle et…
_ Moi c’est le Fist ! » s’exclama le militaire à la grande gueule.
Le lieutenant Jack Gray leva les yeux au ciel, mais ne sembla pas revenir sur l’intervention du Fist, reprenant son discours.
« Ils seront vos capitaines de section durant vos prochaines années à l’astroport. Ici, nous avons trois sections principales dans lesquelles vous serez répartis. Certains avaient formulé des vœux particuliers, nous avons fait en sorte d’en prendre compte. D’abord, je vous présente le Capitaine Houbouzou qui se charge du détachement de vérification des soutes et bâtiments aériens. Tom Wikle s’occupe de la gestion administrative des groupes et du lieu dans son ensemble. Son équipe sera vos yeux et vos oreilles, à travers les mille six cent trente-deux caméras et cinq cent quarante micros disséminés sur l’ensemble du site. Quant au Fist, il gère la sécurité intérieure de l’astroport et la défense des passagers. Vous serez sous leurs ordres aussi longtemps que vous officierez comme mini-bleus, avant de rejoindre les confirmés du port une fois vos saisons validées ».
Les années dans la garde de l’astroport se comptaient en saisons terriennes. Une manière comme une autre de ne pas oublier d’où l’on venait. Une recrue devait officier durant quinze saisons dans sa section d’apprentissage avant de pouvoir espérer rentrer définitivement dans les groupes armés professionnels. Un appel fut effectué brièvement afin de vérifier que toutes les recrues attendues étaient là. Il n’en manquait pas.
L’écran derrière Jack Gray s’alluma.
« Voici un tableau avec vos noms et vos assignations. Veuillez, dès lors, rejoindre votre capitaine de section qui vous briefera directement sur la suite. Bienvenue à l’astroport ».
À l’instar des autres cadets, Connor se précipita vers ledit tableau. Pendant ce temps, Jack Gray avait déjà quitté la pièce et les trois capitaines discutaient entre eux. Le Fist riait bruyamment, les autres écoutaient. Connor prit bien cinq minutes à trouver son nom dans la liste, pourtant courte ! Il était assigné à la défense intérieure de l’astroport. Son regard glissa sur le Fist avec un désespoir certain. Son futur capitaine était là, se caressant le crâne et crachant par terre un glaviot blanchâtre. Un robot-nettoyeur déboula immédiatement de son trou de souris et effaça l’injure proférée au sol. Le Fist ria.
Lorsque tous eurent trouvé leur capitaine attitré, le Fist réunit ses futurs élèves. Il roulait des épaules, tapait ses poings l’un contre l’autre en affichant un sourire mielleux. Connor observa ses mains et se rendit compte à cet instant, qu’outre sa matraque et son pistolet-immobilisant, le Fist était armé de Poings. Des gantelets électriques conçus pour envoyer une décharge telle dans le bras de son propriétaire, qu’un simple coup porté surpassait de trois fois celui que son utilisateur était en mesure de donner. Autrement dit, Connor aurait pu assommer un camarade au premier coup balancé. De quoi était capable le Fist ?
« Bon, les braillards, j’vais vous faire une visite guidée gratuite à travers l’astro ! J’espère qu’vous avez les gambettes solides et la motiv’ parce qu’on va marcher, marcher et encore marcher. On fait pas partie d’ces merdeux qui usent des wagonnets d’service, c’est clair ? Demain, vous aurez des cuissards d’la taille d’une poutre ou j’m’appelle pas le Fist ! »
En bon chef de file, leur supérieur tenu parole. Pendant toute la matinée, il leur fit traverser en long, en large et en travers, chaque recoin de l’Astroport. Il s’arrêtait parfois pour faire effectuer aux jeunes des fouilles de passagers parce qu’on « est jamais trop prudents, bordel ». Connor, qui n’avait encore jamais fouillé personne, s’attela à la tâche avec une certaine minutie. Évitant soigneusement tout contact qui pourrait s’avérer offensant, il balbutia des excuses maladroites lorsque le Fist lui gueula au visage d’y aller plus franchement. Il était aisé de savoir quelles zones éviter chez un humain et quelles autres fouiller. Dès lorsqu’il s’agissait d’une créature x ou y, parfois créature que Connor n’avait encore jamais vue, l’affaire se révélait bien plus délicate. Car, plus que leur corps, c’était leurs mœurs qui se différenciaient aussi des humains. Palper l’aisselle d’un noiraud équivalait apparemment à lui effectuer un toucher rectal, chose que l’un des camarades de Connor apprit à ses dépens, sous le rire gras de leur chef. C’était une journée rude, mais les coups de midi sonnant, le capitaine lâcha ses oyes dans la cafétéria attitrée. Cet instant résonna comme une bouffée d’air frais aux yeux de Connor.
Déjà, il semblait naturel pour chaque cadet de se grouper et de déjeuner selon sa division. Connor put enfin discuter plus amplement avec ses nouveaux camarades.
« Bon sang, quelle plaie d’avoir le Fist… Si j’avais su, je ne me serais jamais engagé à l’astroport ! » se plaignit un jeune homme aux oreilles décollées et aux cheveux d’une couleur étrangement mauve.
Les autres cadets acquiescèrent tous bruyamment, Connor en tête. L’une d’entre eux, qui répondait au nom de Lydia, soupira.
« Attendez d’avoir à palper l’intégralité des voyageurs tous les jours de toutes les semaines. Paraît qu’il faudra désigner l’un de nous pour s’occuper des irradiés…
_ C’est ça, ouais. Je touche pas à ces gens-là, moi.
_ Relax, mon pote. T’auras une combi, lâcha un autre première année répondant au doux nom de Rudolph.
_ Mais on est pas genre… Tous irradiés ?
_ Certains plus que d’autres… »
Peu à peu, Connor se détendit. Lui de nature si timide, il se surprit à participer aux conversations, donner son avis et écouter avec attention les prénoms de chacun de ses camarades pour les cinq années qui suivront. Il en retint sept sur douze, ce qui n’était, sommes toutes, pas si mal. En tête on avait Willy, le fameux garçon aux cheveux mauves. Tous le surnommaient Willy le Jaune, du fait que son père eût été, selon la rumeur, un Zonar. Ces créatures humanoïdes vivaient dans les cuves de radiation et se nourrissaient des animaux irradiés et des poissons acides. Ceci expliquerait les cheveux, mais je n’ai pas envie de savoir comment son père réussit à séduire sa mère, pensa Connor. Il y avait Lydia, une jeunette au teint de poupée, qui devait être à peine plus jeune que lui. Il était d’ailleurs surprenant qu’une femme aussi attractive se soit réfugiée dans un corps d’armée, puisqu’elle aurait pu rejoindre parlementaires et émissaires politiques en sautant les années les plus pénibles et en s’octroyant une perruque. Car malgré son crâne chauve et ses sourcils peu épais, elle était dotée d’un visage étrangement doux, lisse et Connor devinait à travers sa combinaison un corps relativement avantageux. Rudolph était un gaillard charpenté, un des rares terriens avec Connor. Son sourire édenté et sa carrure carrée ne cachaient pas son naturel sympathique. Il y avait aussi Samuel, Iam, Nazer – qui avait fouillé le noiraud - et Nelly. Sans en savoir plus sur eux, Connor se satisfaisait de pouvoir afficher leur prénom sur leur front sans se tromper.
« Du coup, on est vraiment que deux à venir de la Terre ? demanda Connor à l’assemblée.
_ Mec, la Terre elle est morte, répondit Lydia. Encore dix ans et on en entendra plus parler.
_ Déconne pas, il y aura toujours plus d’irradiés sur la Terre que d’habitant sur n’importe quelle colonie. P et ses potes feront juste en sorte de les oublier, déclara Samuel avec un accent latino.
_ Ouais, ouais. En même temps, c’est un gouffre cette planète. On la sauvera jamais, qu’on passe à autre chose, rétorqua immédiatement Lydia.
_ Radical, non ? hasarda Connor.
_ Dans la vie, Connor, si t’es pas radical tu t’en sortiras jamais. »
L'échange se poursuivit pendant la fin du repas, les uns défendant les terriens, les autres expliquant qu’il fallait aller de l’avant. Pourtant, toute la discussion fut posée, amicale et d’un sérieux apaisant. Une atmosphère que Connor n’avait que rarement connue. Soudain, alors que la petite bande terminait son dessert en se demandant quelle serait leur mission de l’après-midi, l’ombre du Fist apporta la réponse d’une manière toujours aussi douce qu’à l’accoutumée.
« Bon les clébards, cet aprèm c’est aéroporte. On s’occupe de vérifier les bazars et les entrants, on passe tout au peigne fin et on vérifie qu’y ait pas d’marchandises illicites.
_ C’est pas aux autres de se charger des bagages ? demanda Rudolph.
_ Ta gueule », lui répondit le Fist.
Ce dernier pointa Rudolph du doigt, Rudolph se ratatinant aussitôt. Du moins, autant que ses deux mètres dix le pouvaient.
« Toi, la montagne t’enfile la combi. Doit bien y en avoir une à ta taille. Si vous trouvez des rats-de-zone, vous les envoyez direct au grand benêt ! »
Ils hochèrent la tête de bonne grâce, compatissant avec Rudolph avant de lever leurs fesses de leurs bancs et suivre le Fist vers une des portes des docks. Connor n’était pas certain de savoir si par « grand benêt », le Fist évoquait un Dieu quelconque ou son supérieur hiérarchique, Jack Gray. Une navette de colons faisait halte à l’astroport afin de se ravitailler, aussi le jeune homme réalisa bien vite qu’ils en auraient pour le reste de la journée. Il fallait contrôler ceux qui venaient se dégourdir les jambes, acheter des souvenirs ou manger, puis les contrôler de nouveau lorsqu’ils reviendraient pour le départ de la Navette Colonisatrice. En fait, ils en auraient certainement pour une partie de la nuit aussi.

Connor, de bonne grâce, enchaînait les vérifications. Il faisait équipe avec Samuel et Willy le Jaune, se chargeant des sacs, bagages et personnes qui passaient au préalable à travers les bipeurs, les scanneurs et autres appareils toujours plus ennuyeux et bruyant. L'un gérait toute trace de métal chez les passagers, un autre scannait l’utilisation éventuelle de puces internes, tandis qu’un troisième encore se chargeait de révéler aux gardes la chaleur corporelle et le taux de stress du voyageur. Évidemment, quatre autres mini-bleus fouillaient les usagers en amont, avant de les laisser traverser les scans. Le Fist, fidèle à lui-même, effectuait des allers-retours entre chaque groupe afin de vérifier que les choses avançaient comme il l’entendait.
Connor commençait à avoir chaud. Sa matraque, accrochée à la ceinture, pesait de plus en plus lourd et sa hanche tombait négligemment vers la droite. Il avait amorcé son après-midi en souriant à chaque vieillard, chaque famille, chaque colon qui s’émerveillaient, à peine le premier sas passé, de l’ampleur de l’astroport. Mais la journée commençait à être rude. Peut-être aurais-je dû faire médecin. De plus, hors de question de discuter avec ses deux compères, puisqu’une peur inconditionnelle de leur supérieur les forçait tous les trois à baisser les yeux et se concentrer sur leur tâche. Les premières heures se passèrent sans accroc. Un colon se fit arrêter et interroger par le capitaine pour avoir ramené un canif de la taille de son pouce. Une petite fille vit son doudou brûler dans une cuve pour avoir détenu des particules fines étrangères au scope. Un troubadour itinérant, répondant au nom d’Alceste, se fit renvoyer dans la navette pour avoir osé pousser la chansonnette devant le Fist. Une journée banale dont Connor allait devoir retenir chaque instant comme l’un des scénarios auquel ferait face son quotidien désormais.
Le jeune homme commençait, avec Samuel, à s'occuper d’un couple lorsque le Fist les rejoignit. Il observa longuement la femme, tout à fait quelconque. Elle était chauve, de même que son compagnon. Des terriens, irradiés à déjà 50%. Passés les 70, Rudolph se chargeait du filtrage. Les yeux du Fist, plissés et perçants, se baladaient d’un élément du couple à l’autre. La femme devait avoir la trentaine, rares étaient ses dents encore présentes et elle observait les contrôleurs d’un air hagard. Son homme, du même âge, arborait une peau mate et une bouche de travers, des pustules sur la joue gauche et un nez atrophié, qui complétaient un coup d’œil dur qui sautait d’un agent à l’autre. Les regards des deux hommes se croisèrent, puis le Fist renifla et tapota l’épaule de Connor.
« Passe la nana au radiographe, j’les sens pas ces… »
Connor n’entendit pas la fin de sa phrase. Le colon, d’un mouvement rapide et fluide, venait de glisser sa main dans son entrejambe et en avait sorti une chose informe que Connor n’avait jamais vu. Oh, minuscule, l’objet, et recouvert d’une mousse noirâtre qui enveloppa instantanément la main du voyageur. Main qui se posa sur le ventre de Samuel. Ventre de Samuel qui éclata ni plus ni moins.
Le bruit de l’explosion qui suivit, de viscères qui giclèrent alentour, tout ceci figea Connor alors qu’il recevait le sang de son camarade d’un jour sur les jambes. Le Fist afficha des yeux ronds et Willy le Jaune se jeta sur Samuel pour le rattraper tandis qu’il chutait en arrière. Les deux colons, eux, se sauvaient déjà. L’assassin avait agrippé sa compagne par le bras et l’emmenait à travers la foule. Il n’en fallait pas plus pour que le capitaine ne se réveille et ne grogne, tel un tigre rugissant de colère après s’être fait berné.
« Avec moi, putain !!! » avait gueulé le Fist, se jetant à leurs trousses. Willy était penché sur ce qu’il restait de Samuel, horriblement conscient et les yeux papillonnant vers le plafond. Les autres, figés, semblaient se demander quoi dire à ceux qu’ils contrôlaient afin de les laisser-sur-place. Connor ne réfléchit pas. Il courut. A sa suite se jetèrent Lydia et un Rudolph pataud. Alentour, la foule hurlait, se poussait et fuyait dans toutes les directions possibles au point que le meurtrier, tirant derrière lui un poids mort, se faisait rattraper peu à peu. Pourquoi sa femme ne court-elle pas ?! Connor rejoignait à peine son supérieur que ce dernier se jetait sur les deux hors-la-loi. D’un revers, le tueur tenta vainement de repousser le capitaine de la garde avec son arme visqueuse. Évidemment, le Fist évita le coup et chargea son Poing dans un même mouvement. Le reste ne fut plus que sifflement aigu de l’appareil et uppercut, accompagné du craquement d’os brisés en un nombre infini de morceaux. Lorsque Connor rejoignit le Fist, en sueurs, ce dernier chargeait une seconde fois son Poing. Le second coup serait parfaitement inutile, estima Connor, au vu de la blessure du scélérat.
En effet, son crâne n’était pas seulement enfoncé. C’était comme si l’intégralité des os de son visage avaient tenté un grand branle-bas de combat, cherchant à esquiver le Poing du capitaine en toute hâte. Le nez, la mâchoire, la boîte crânienne, tout fuyait sur le côté, s’échappait vainement en formant bosses et figures étranges sur le visage du meurtrier. Un œil avait explosé, dégoulinant de pus et d’un liquide transparent à vomir, tandis que l’autre pendait mollement, son orbite ayant laissé libre cours à un vide abyssal. Le second coup porté, lui, fit sauter le crâne définitivement, la cervelle du bonhomme éclaboussant le sol tout autour. Dans la foule, des gens hurlèrent, d’autres s’évanouirent.
Le Fist se redressa, une haine féroce sur le visage. Il bavait presque tellement sa respiration, entre ses dents serrées, était saccadée. Ses yeux voyaient rouge, d’ailleurs l’intégralité de ses traits en était colorée. Il apostropha Connor.
« Tu m’embarques la grognasse et on l’emmène au bloc, fissa !!!
_ Oui, cap… taine ».
Connor commençait déjà à prendre la femme anormalement passive par le bras lorsque la voix du Fist hurla de plus belle.
« Utilises tes menottes, s’tu sais pas user ta caboche ! »
Le jeune homme attrapa ses menottes et attacha la trentenaire. Ses mains tremblaient et il dut réprimer une larme, due au stress. Lydia et Rudolph, ne sachant que faire, attendirent Connor avant de suivre le Fist. Lorsque le petit groupe rejoignit le reste de l’équipe, le Fist hurlait aux oreilles de Willy qui, visiblement, refusait de croire que Samuel était bel et bien mort. Leur capitaine se tourna ensuite vers les fouilleurs, un peu plus loin en amont des premiers sas.
« Putain, qui est l’abruti qu’a fouillé ce connard ?! »
Honteux, un des camarades dont Connor n’avait pas retenu le nom leva la main. Le Fist plongea sur lui, l’attrapa par les épaules et l’amena vers le petit groupe. Déjà, les autres cadets formaient un cercle tout autour. Le Fist agrippa le fouilleur par l’entrejambe, ce dernier se mettant à couiner et pleurer immédiatement.
« C’pas compliqué t’foutre la main au paquet, dis ?! DIS ?! »
Le pauvre troufion secoua la tête, la bouche béante.
« REGARDE ! »
Relâchant son étau, le Fist fit un croche-patte au pauvre gosse et le balança directement sur le corps, inanimé, de Samuel. Willy eût un hoquet, les autres ne bronchèrent pas.
« Regarde c’qu’arrivera chaque fois qu’tu voudras pas foutre ta main où il faut ! Ce crevé, c’est TON crevé, gamin ! Compris ?! Toi, toi et toi, avec moi. Les autres, vous appelez le deuxième régiment, ceux qui savent bosser, et vous rentrez chouiner dans vos baraquements. MAINT’NANT ! »
Tandis que les jeunes recrues contactaient leurs aînés, Connor accompagna le Fist avec les deux autres personnes désignées ; Rudolph et Lydia. Autrement dit, les deux seuls qui avaient eu assez de réflexes pour suivre les ordres. Dans sa colère, le Fist semblait avoir les idées à peu près claires. Le pauvre Rudolph se dandinait dans sa combinaison antiradiation et, à travers le casque à oxygène, on pouvait le deviner suant autant de peur que de chaud. Ses lèvres articulaient le même mot en boucle : « Borde, bordel, bordel, bordel… »
Ils suivirent le Fist dans un baraquement scientifique, le seul du port. Visiblement, les autorités n’avaient pas lésiné sur les moyens, estima Connor. Ils allongèrent la prisonnière sur une table d’auscultation, sous le regard exorbité d’un Fist en rogne. Ses yeux étaient striés de rouge et il ne cessait de taper du pied sur le sol.
Le médecin du labo qui les avait accueillis était un homme de petite musculature, singulièrement courbé et au nez semblable à un bec de vautour. Pourtant, il surplombait Connor de sa taille élancée.
« Que m’amènes-tu encore, Fistouille ?
_ Elle a des vers, Phil.
_ Hmm, nous allons voir ça.
_ Elle en a, vire-les ».
Le médecin ne se laissa pas démonter et enfila sa tête dans un casque que Connor n’avait encore jamais vu. Ses yeux avaient disparu derrière une visière intégralement noircie et il utilisa un stéthoscope intégré qu’il posa sur le crâne de la jeune femme. Cette dernière, toujours hagarde et fixe, n’avait pas bougé d’un pouce. Cette situation mettait Connor mal à l’aise.
« Hmm, oui, une sacrée mule que voilà… »
Le Fist cracha, faisant de nouveau apparaître un robot nettoyeur qui effaça le tout rapidement.
« Putain, j’le savais ! Enfoirés… »
Le Fist, n’en pouvant plus, contourna la table et se posta en face du médecin, son visage suant au-dessus de celui de la patiente. Ou de la prisonnière. Connor ne savait plus tellement statuer, en l’instant.
Phil ôta son casque et s’empara d’un tuyau ridiculement fin et à l’embouchure à peine plus gros qu’un millimètre. Le tube, qu’il enfonça sans ménagement dans la narine de la femme, était lié à une étrange machine. Rudolph grinça des dents. Connor n’aurait su dire, vu l’immobilité de la prisonnière, si elle était toujours en vie.
« C’est bon, dit Phil, elle ne sent plus rien. C’est leur façon de faire ».
Il farfouilla quelques secondes avec son tube, le sang coulant des orifices de la prisonnière... avant que le médecin ne lance la machine en marche. La boîte sur roulette se mit à vrombir et à trembler. Ce qui devait être le contenu du crâne de la jeune femme s’éjecta de sa tête dans un bruit de succion immonde et traversa le tube jusqu’au réservoir de la machine. Connor eut la nausée et le manège dura un bon quart d’heure, dans lequel le clapotis d’aspiration, du cerveau liquéfié, résonnait aux oreilles de la recrue. Une fois le réservoir rempli d’une bouillie épaisse, Phil s’empara d’une pince qu’il enfonça sans le moindre ménagement dans la cavité nasale du cadavre et y farfouilla plusieurs secondes. Il avait récupéré son casque-stéthoscope et auscultait le crâne de la femme en même temps.
« Je les sens bien… En voilà un ! »
_ Qu’est-ce que c’est, Capitaine ? osa Connor.
_ Ça, mini-bleu, c’est un vermisseau, une putain d’plaie.
_ C’est bien vrai », acquiesça Phil.
Ce dernier demanda à Lydia d’ouvrir un bocal tandis qu’il faisait ressortir un ver repoussant du nez du cadavre. Le ver devait mesurer dix-huit centimètres de long et se contorsionnait en tous sens. En soit, il ressemblait peu ou prou à un ver de terre ordinaire, si ce n’était cette peau étrangement blanche et, à première vue, bien plus rigide. Le curieux invertébré fut déposé dans le bocal tandis que les jeunes recrues observaient l’opération avec des yeux effarés. Le ver était bien trop large pour le tube, mais Connor s’étonnait qu’il n’en ait pas bouché l’orifice. Il n’osa pas poser de questions. Le médecin renfonça alors sa pince dans la cloison nasale d’un geste fluide, comme s’il avait fait ça toute sa vie. Avec son casque étrange et son stéthoscope, il était semblable à une mouche.
« Ces gens que vous avez arrêtés sont adeptes du Grand Ver. Ils ont l’intime conviction qu’un Ver gigantesque mangeur de planète viendra dépolluer leur existence. Ce Ver serait grand de plusieurs kilomètres et rognerait les planètes comme autant de pommes… Et de deux ! »
Il balança le ver encore vivant dans le bocal avec son jumeau et continua. La bouche de la patiente était recouverte du sang qui avait coulé de son nez.
« Ces vers que vous voyez sont censés être sa progéniture. En effet, une fois adultes ils atteignent une taille admirable de cinq à six mètres et peuvent se nourrir de grands mammifères. Ces fanatiques les ingèrent par l’oreille ou le nez et le planquent dans leur cerveau. Évidemment, leur survie ne dure que la durée du voyage, mais apporte assez de nutriments aux vers pour se nourrir et se renforcer le temps de sortir du corps des mules.
« Elle était donc condamnée d’avance ? précisa Connor.
_ C’est ça p’tit gars. C’te pute a choisi d’se nettoyer le ciboulot pour nourrir des vermisseaux dégueulasses… Ah, putain ! »
Le Fist fit un pas en arrière lorsque Phil ressortit un ver bien plus long et gros que les autres. La créature mesurait dix centimètres et semblait aussi épaisse qu’un auriculaire. Le médecin se contenta de hausser les épaules.
« Un gourmand, lui ».
Il le déposa dans le bocal et reposa son instrument. Les vers se tortillaient dans leur nouvelle prison, se chevauchant les uns les autres et s’enroulant sur eux-mêmes. Lydia affichait une mine dégoutée. Phil apposa son stéthoscope sur le crâne de la jeune femme et secoua la tête.
« Elle n’en avait que trois, néanmoins je vais procéder à une autopsie et vérifier qu’elle n’en avait pas ingéré ailleurs… Elle était seule ?
_ J’ai éclaté l’autre.
_ Il faudra me le ramener. J’espère qu’il n’était pas contaminé, ou les vers risquent de se répandre…
_ Nan, trop réveillé. Il servait de protecteur.
_ Hmm, je vois
_ Monsieur, interrompit Connor, comment avez-vous réussi à aspirer le… enfin, ça, sans que les vers ne soient touchés ? ».
Phil lui sourit et croisa les bras en déposant son fessier à même la table d’auscultation.
« Vois-tu, ces vers sont dotés d’une peau extrêmement rigide, ce qui les empêche de se désagréger au contact d’une si petite inspiration. Ensuite, ils ont pour habitude de planter leurs crocs à même l’os du crâne afin d’y rester accrochés durant leur digestion. Le cerveau de cette femme était déjà sacrément endommagé, mon tube était resté à la sortie – ou à l’entrée, selon de quel point de vue tu vois les choses – de la cavité nasale, il n’a certainement même pas effleuré ces petites pestes ».
Dans leur bocal, les vers continuaient de trembler furieusement.
« Cela répond à ta question ?
_ Merci, oui, je crois.
_ T’avais qu’à faire médecin, p’tit », rétorqua le Fist en guise de point final.

Le reste de la journée fut fastidieuse. Connor et Lydia se chargèrent de récupérer le cadavre, préalablement emmené par leurs aînés, et le ramener à Phil. Dans le port, la populace était effarée. Les gens les observaient avec un mélange de peur et de fascination, le genre de sentiment que bien des humains ressentent devant la mort de leur congénère. Lydia et Connor marchaient de concert, chacun d’un côté du plateau roulant sur lequel était déposé ce qu’il restait du cadavre dans une housse opaque. L’arme qu’avait utilisée le gorille était stupéfiante. Entièrement organique, elle était passée inaperçue à travers les premiers sas de sécurité. Connor n’avait rien vu de tel. « Une arme de terroriste », ânonnait le Fist en crachant sa colère sur un sol qui ne lui avait rien demandé. Connor, lui, n’oublierait jamais l’odeur d’une cervelle éclatée. Outre le sang, il y avait quelque chose de bien plus âcre dans l’air. Il n’oublierait pas non plus le nombre incalculable d’os, parfois minuscules, que les nettoyeurs avaient minutieusement effacé.
Heureusement pour Connor, la présence de Lydia était rassurante. Bourrue, elle parlait peu, mais son regard et ses signes de tête lui apportaient le soutien amical dont il avait besoin. Une fois le paquet livré, ils prirent le temps d’aller décompresser dans un bar du port. Ils se confièrent, racontèrent d’où ils venaient et quelle était leur impression sur cette première journée. Connor lui déballa son départ de la terre et la misère qu’il y avait vue. Il put enfin vider son sac. Il expliqua à quel point la mort de Samuel l’avait surpris, qu’il visualisait encore son ventre ouvert à l’air libre. Que le Fist, sous ses airs de grand costaud, semblait assez passionnant et qu’il avoir l’air d’être rôdé à la gestion du port. Mais je me demande bien si tuer un passager, tout criminel qui soit, est bien légal. Lydia, de son côté, accueillit ses confidences et le conforta dans son impression.
« Le Fist est un gros con, mais il en sait plus sur tout le port et ses passagers que n’importe quel bleu.
_ Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
_ C’est un ancien ami de ma mère. Je l’avais déjà rencontré. Il est con, mais pas méchant. Enfin… Pas gratuitement. Je pense.
_ Hmm, je pense aussi… Et sinon, toi, tu viens d’où ? relança Connor.
_ Frankia 2, comme presque tout le monde dans l’équipe. Mes parents sont des nouveaux riches, mon père a misé sur la ceinture de Saturne et les minerais rocheux qu’elle contient. Le pari valait le coup, mais je n’avais pas spécialement envie de bosser avec lui.
_ Il ne t’en a pas voulu ?
_ Un peu, je crois.
_ Hmm… »
Lydia se caressait régulièrement le crâne et Connor se demanda s’il s’agissait d’un réflexe habituel chez elle ou si la présence des quelques cheveux du jeune homme la poussait à se rappeler sa condition physique. Il n’osa pas la questionner à ce propos et la discussion, complètement banale, continua tranquillement jusqu’à ce qu’ils retournent au baraquement.
Le port reprit le cours tumultueux de sa vie. Le flux de personnes était de nouveau pleinement opérationnel, les bleus confirmés avaient remplacé les cadets, qui avaient eu droit à un congé pour le reste de la journée. Certains semblaient traumatisés par la mort de Samuel. Connor ne le connaissait pas. Pourtant, il savait qu’il se souviendrait toujours de ce trou béant, de ces yeux révulsés et papillonnants. Le premier mort qu’il voyait en direct. Un baptême du feu. Bienvenue à l’astroport.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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