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Histoires Courtes [Projet Bradbury]

Les textes du projet Bradbury de Caracole

Tags : Bradbury
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27 janv. 2019 - 10:47

Travaux en cours

NOTE : Je vais suivre les même thèmes que s'est imposé Petrichor (ça me permettra de sortir un peu des thèmes que j'affectionne trop aisément et me sortir de ma petite zone de confort !)

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Semaine 1 : La pluie (1761 mots)

La Pluie


Nos bottes crissaient sur le sol en chuintant et régurgitant tout ce qu’elles avaient avalé des tranchées. Nos empreintes, visibles à tire-larigot, traçaient un chemin de Petit Poucet dans la terre ramollie. Chaque goutte venait résonner dans mes oreilles, se réverbérant sur mon casque en tonitruant. Qu’est-ce que je détestais la pluie. J’apprenais à la haïr depuis le premier jour. Elle s’infiltrait dans nos vêtements, coulait le long du canon pour nous tremper les doigts de ses filaments glacés. Quand ça nous les figeait pas, l’arme glissait dans nos mains, instable. Il fallait garder la tête baissée, sous peine de voir l’eau nous tomber sur la gueule, dans les yeux. « Se battre sous la pluie, c’est la merde ! » Tels avaient été les mots de Jacques lorsque la première averse de septembre nous tomba sur le râble. Il avait pas tort, Jacques. Un mec malin, mais pas assez pour éviter un obus.
On escaladait la pente de la saillie qui menait à Douaumont. Nivelle voulait le récupérer à tout prix et renvoyer les boches dans leur cahute. J’étais crevé, j’avais froid, je sentais plus mon corps flasque. Mais les ordres, c’était les ordres. Ce qui y a de bien, avec la guerre, c’est qu’on connaît enfin l’enfer. On nous en parlait depuis tout petit, on nous menaçait avec, mais il suffisait de nous envoyer ici. Verdun, c’était le cœur, les flammes, c’était la bouillasse qui nous chauffait à blanc, nous agrippait par les mollets et nous avalait par paquet de cent.
J’ai resserré l’étau sur mon fusil et j’ai continué d’avancer, prudemment. Derrière, je pouvais encore voir le reste de ma compagnie sortir difficilement de la tranchée. J’avais mis le pied dans le champ depuis cinq minutes que, déjà, j’avais l’impression d’avoir couru un marathon. A côté de moi, les potes en menaient pas large. On savait ce qui nous attendait, comme à chaque sortie et on se chiaient dessus par avance. Le calme plat allait bientôt laisser place au déluge du Diable, ce dernier tirant au sort ceux qui resteraient sur le carreau. Jean, à ma droite, a trébuché contre une saleté de caillasse. Il est parti en avant, les bras pédalant dans l’air comme un oiseau avant son envolée, pour finalement se stabiliser et éviter la chute. La tension est retombée. S’il avait atterri dans un trou, pas sûr qu’il se soit relevé.
L’avantage, quand on est un gars du coin, c’est qu’on connaît le terrain. Sauf que le terrain, il avait disparu. Plus de forêts, plus de vallons, les arbres s’étaient allongés face à l’artillerie des salauds d’en face et on avait fait de même, sans se poser de question. On marchait désormais au milieu d’une succession de trous, de gouffres, ça nous faisait les pattes à descendre et monter comme des malades pour espérer gagner cent mètres qu’on perdrait demain. Ma chaussure a glissé et je me suis retrouvé le cul par terre, emporté dans un énième trou d’obus. C’est André qui m’a chopé par le col et m’a tiré à m’en étrangler le gueuleton pour me ramener plus haut.
« Merci, vieux », lui di-je en postillonnant toute la flotte accumulée dans ma moustache. Un signe de tête, je me relève et on repart. On parlait peu, pour quoi faire ? On déliait nos langues le soir, dans les rues faites de gadoue qu’on avait construite, inlassablement, depuis des mois. Mais sur le terrain, on avait bien trop à penser. La pluie s’intensifia, bientôt on verrait plus à vingt mètres. Autour, les gars avançaient en cadence, tant bien que mal. Plusieurs glissaient, trébuchaient. Mais on essayait de se relever, toujours. C’était ça ou la flinguette.
On était en pleine marche forcée, comme ça, à l’aveuglette, quand un éclair a zébré le ciel. J’ai levé la tête, recevant une avalanche de gouttes qui vinrent me fouetter la face en ricanant. Puis j’ai vu cette ombre ailée, suivie d’une centaine d’autres, qui rampaient sur le tapis nuageux dans notre direction. Mon cœur s’est serré et j’ai hurlé de toutes mes forces, à m’en déchirer la cage thoracique.

« ÇA VA FLOTTER !
_ Sans blagues… ricana Jean, à côté de moi.
_ À TERRE, ÇA VA FLOTTER, ABRUTI ! »

Déjà, les chefs d’escouade relayaient l’info et les soldats s’écrasaient au sol. Bien trop tard. J’ai à peine eu le temps de choper Jean par le col que les sifflements vinrent caresser nos oreilles. Ces putes s’arrêtèrent pour laisser place à un vacarme du diable, le sol tremblant et s’égosillant sous nos pieds. La terre hurlait. Nous aussi. Les obus vinrent percuter le sol en explosant dans un feu d’artifice assourdissant ; on était aux premières loges.
Je savais déjà plus si c’était de la terre ou du sang qui s’envolait de tous les côtés, des bras et des jambes comme autant de bois morts et de rochers explosés. Je me suis jeté comme un dément dans le premier trou que j’ai trouvé en emportant Jean avec moi, atterrissant sur des copains déjà là. Ils nous ont accueillis comme toujours, en nous chopant par le manteau et en nous plaquant au milieu d’eux. On était les uns sur les autres, empilés comme des cadavres en sursis, prêts à être avalés par la terre qui nous entourait et s’élevait partout. Paraît que la foudre tombe jamais deux fois au même endroit. Les obus, c’est pareil. Du moins, c’est ce qu’on se répétait à longueur de temps, sait-on jamais. Déjà, les litres de pluie qui tombait depuis ce matin avaient commencé à se tasser au fond des nids d’autruche et des trous dans lesquels on se planquait. Ici, on avait le cul trempé et parlons pas des pieds.
De notre trou, on avait une vue imprenable sur le spectacle. Pire qu’au cinéma, qu’on était, assis sur nos culs et les yeux rivés vers l’écran blanc, zébré de traits fins et moins fins. Les obus coulaient du ciel, accompagnant la mélodie de l’automne qui faisait loi depuis maintenant trois jours d’affilée. Trois jours, qu’est-ce que c’était, face aux Allemands qui donnaient le « la » depuis deux ans ? Cela dit, je crois que je préférais être ici que sur la Côte 304 ou au Mort-Homme. Quitte à choisir un enfer, autant être en plein air. Pour ceux de la Côte, y avait que les trous et rien d’autre. Au moins, ici, on crevait tout pareil, mais on se dégourdissait les panards.
À côté de moi, les ordres fusèrent, on entendit les mêmes chez les voisins ; se lever et avancer. Ce qui revenait à dire ; se lever et reculer. On les connaissait, les avancées. Mais les ordres étaient les ordres, toujours, et faudrait pas énerver Magin. Avec les copains on s’est tiré mutuellement du trou, échelle humaine qui se marchait dessus, se recouvrait de boue et crapahutait comme des cafards pour fuir les chiottes dans lesquelles ils s’étaient enfoncés. Au-dessus, le ciel tombait toujours sur nos crânes, ça explosait dans tous les sens, le vieux barbu nous martelait le dos en espérant nous coucher une bonne fois pour toutes. Alors on forçait, on tirait, on grinçait des dents et les jambes avançaient, enfin. J’avais toujours le cœur qui bastonnait ma poitrine et l’estomac noué, la pluie qui tambourinait et les trous qui continuaient de naître de-ci, de-là, emportant à leur arrivée un ou deux de mes potes. On y arrivait, enfin, près du Fort. L’allait falloir serrer sec si on voulait le récupérer.
L’enfoiré nous dominait légèrement, comme pour nous prouver qu’on était que des souris. Le grand manitou ordonna l’assaut, les avions étant passés, quand une nouvelle pluie, horizontale, nous tomba soudain sur le râble. J’ai à peine eu le temps de me planquer derrière un rocher qui faisait la moitié de mon corps qu’une spirale infernale plongea sur nous. Le jaune, le rouge, l’enfer qui fusait dans tous les sens et explosait le bide de mes camarades encore debout. Les Allemands savaient user de leur mitraille et nous on savait servir de festin. Le reste ne fut que souvenirs flous, odeurs de brûlé et bruits de corps qu’on perce, qu’on déchire, qu’on mitraille et qu’on écrase, en veux-tu en voilà, du boyau en guirlande dans les arbres et des cris comme fanfare nationale. On a déferlé par centaine, par milliers, on a crevé tout autant. J’ai pu retrouver Jean, au pied de Douaumont, le bide à l’air. La chaleur qui en émanait s’était évaporée avec la pluie glacée qui transformait les environs en pataugeoire. J’ai dégueulé tout ce que j’avais pas mangé et je me suis collé à la muraille du Fort. Autour, les gars hurlaient, couraient, escaladaient et balançaient leurs grenades par-dessus les murailles, espérant que leurs graines aillent se coller au dos et à la gueule des boches.
On s’est frotté aux Allemands pendant ce qu’il m’a paru être des heures et des heures… Étonnamment, j’ai pas eu le même destin que mes copains. On a pénétré l’enceinte du Fort comme une coulée de rats hurlants et crachant, se déversant dans la cour sans discontinuer. J’ai appuyé sur la gâchette de mon fusil, je sais plus combien de fois. Un à un, les casqués d’en face ont fini ventre à terre. Une peinture rouge recouvrait les murs des bâtiments, le sol était visqueux et on entendait plus que la respiration, saccadée, défaite, des soldats présents. Et la pluie, évidemment. Cette pluie qui martelait le sol et nos vêtements sans discontinuer. Les ordres étant toujours les ordres, on s’est installé dans le Fort. Les cadavres furent balancés comme des sacs de patates – quoi qu’à l’heure actuelle, on aurait été bien plus délicat avec de sacs de patates qu’avec les morts environnants. On a péniblement repris nos droits dans Douaumont, pour combien de temps ? Je me suis traîné sur l’un des contreforts et j’ai ouvert ma gourde. Ma main tremblait depuis mon premier jour de poilu ; aujourd’hui ferait pas exception. J’ai avalé goulûment de quoi laver mon estomac vide et j’ai observé une dernière fois les collines environnantes.
Au-dessus de moi, la pluie fine me recouvrait. Elle coulait le long du Fort, se déversait sur la terre et remplissait les trous pour en faire des piscines à ciel ouvert. Demain, le terrain serait toujours aussi cabossé, mais la flotte aurait lavé toutes les traces de la bataille dans une pudeur hypocrite. Plus d’empreintes, plus de sang, plus rien. Y aurait que les cadavres, tranquilles, qui serviraient de balises en guise de témoignage. J’espère qu’il pleuvra pas demain. Je déteste la pluie.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 11:47 - 3 févr. 2019

Semaine 2 : Un Choix décisif (18 147 mots)

NOTE : Le thème de la semaine ne m'inspirait absolument pas. J'avais beaucoup de mal à trouver un sujet vraiment passionnant à raconter, aussi je vous propose aujourd'hui un récit... à choix. Au fil de la lecture, vous aurez l'opportunité de prendre les décisions avec le personnage principal et, ainsi, orienter le récit.

J'aurais aimé constituer un plus grand panel de choix, aller jusqu'à avoir la possibilité d'orienter les dialogues (et du coup des dialogues plus travaillés...) mais le travail n'aurait jamais été achevé en une semaine... Aussi, le résultat ne me convient pas entièrement mais je me suis au moins amusé à le construire et le rédiger. J'aurais encore pu prendre la journée pour faire d'autres modifications mais, comme on dit, parfois il faut savoir lâcher le bébé. (On dit ça, pas vrai ?)

D'ailleurs, je rajouterais que, lors de votre retour, n'hésitez pas à préciser quelles parties du récit vous avez lu, quels choix vous avez effectués, afin que je puisse cibler les critiques (positives ou négatives) que vous me livrerez. Merci !

Bonne lecture !


Un Choix décisif

Je stoppais la voiture près du trottoir, le long de l’allée. Les lampadaires éclairaient l’asphalte fraîchement refait par petits îlots de lumières chaleureux au milieu de l’obscurité de la nuit. Comme prévu, le gamin était là. Fichu gamin. Il rentrait chez lui en traînant les pieds.
Ses cheveux blonds lui tombaient sur le visage et il semblait supporter le poids de son sac à dos depuis trop longtemps. La culpabilité devait appuyer sur ses épaules comme il avait appuyé sur celles de ma fille. Rien que d’y penser, une colère sourde grimpa en moi et je ne pus retenir mes larmes. Je l’imaginais, lui. J’imaginais ma fille, apeurée, le visage appuyé contre le sol, suffocante et impuissante. Un tremblement me parcourut et de longues sueurs froides coulèrent le long de mon dos. Ressaisis-toi, putain ! C’était la fin de l’après-midi, il faisait déjà nuit et j’avais foutu le chauffage de ma voiture à fond pour me réchauffer. Malgré tout, mon cœur était gelé.
Le gamin avait son âge, ils traînaient dans le même bahut. Il avait profité de la fête qui avait eu lieu quelques jours plus tôt pour effectuer son méfait, elle m’avait tout raconté. Presque tout, l’essentiel, ça m’avait suffit. Et il était là, marchant tranquillement dans la rue pour rentrer chez lui. Je ne le connaissais pas, mais tout en lui me révulsait. Son sourire, son air détaché et suffisant, sa tête de premier de la classe à qui rien n’arrive et n’arriverait jamais, le gosse de riche dans sa tour d’ivoire, à l’étage d’une maison bien trop spacieuse pour mon maigre salaire.
J’ai inspiré profondément, ma main tremblait. Il approchait dangereusement du portail de ses parents. Je devais agir, maintenant ou jamais. Je devais choisir, entre faire de cette nuit un tournant ou rentrer mes épaules, prendre le chemin du retour la queue entre les jambes et vivre pour voir ma fille, honteuse, souillée et dépressive jusqu’à la fin. Je devais choisir entre faire justice moi-même ou attendre une police débordée et désintéressée, attendre des années un procès qui nous coûterait, sommes toutes, bien plus à nous qu’à lui. Ou, du moins, qu’à ses parents.
J’avais la main sur la poignée. Lui sortait un trousseau de clés de sa poche, à l’ombre de sa haie. 5… Mon cœur qui bat. 4… Mon sang qui tonne. 3… La respiration du gosse et son halo de glace en cette semaine de décembre. 2… Les clés sur le contact qui n’attendent qu’à le redémarrer. 1… Le violeur de ma gamine qui sifflote en ouvrant son portail.

> J’ouvre ma portière et je me jette sur lui. La vengeance, je l’ai dans la peau et il l’aura bientôt sur son visage, lui hurlant la douleur que ma fille a vécue. (voir 101)
> Je démarre ma voiture, mon cœur tremble, l’idée même d’atteindre à la vie d’un être humain m’angoisse. Je me vengerais, c’est promis… mais dans les règles. (voir 102)

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Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 14:20 - 10 févr. 2019

Semaine 3 : Tirer les vers du nez (6 698 mots)

Tirer les Vers du nez

Lorsque l’hydrowagon diminua sa glissade et s’arrêta en douceur devant son terminus, Connor récupéra son sac et s’échappa des entrailles du véhicule. Il y avait peu de vent, ce jour-là, sur Frankia 3. La cité cosmopolite de Lynis-la-Belle avait pour habitude de laisser filer les bourrasques entre ses bâtiments, recyclant leur puissance pour en produire de l’énergie. Connor s’était toujours demandé où cette fameuse énergie était redistribuée. Certainement pas dans les faubourgs et les quartiers-à-trous où logeait la moitié de la population. De toute façon, aujourd’hui, il n’y avait pas un pet de vent. Le jeune homme inspira profondément l’air si peu pollué qui l’entourait. Elle contrastait grandement avec les plus anciennes planètes humaines, la Terre en tête de liste. Devant lui s’étendait l’astroport. Pour beaucoup, il s’agissait d’un lieu de chantier, de flux, de départ, d’arrivée… Pour Connor, il s’agissait de son nouveau lieu de travail. Au-dessus des voyageurs pullulaient des milliers d’astronefs, de vaisseaux et de cargos spatiaux. Les plus grands, les navires de commerce et de plaisance, planaient en cercle parfait autour de l’immense port d’attache en attendant l’autorisation de se poser. Les premiers transportaient des milliards de tonnes de matériaux, de déchets radioactifs et d’armement militaire high-tech pour abreuver les milices locales les plus fortunés. Les seconds véhiculaient à travers les deux TerraGalaxies de riches vacanciers, qui allaient de planètes en planètes pour des excursions de plusieurs années.
Réajustant sa prise sur son barda, Connor pénétra dans l’astroport avec la détermination inhérente à sa jeunesse. Si l’extérieur du site pouvait sembler bruyant et peuplé, il n’en était rien comparé au microcosme qui se développait depuis des années dans l’enceinte du port astral. Le plafond de verre laissait deviner l’intégralité des bâtiments spatiaux qui gravitaient autour du port, même si l’espace au-dessus du jeune homme était ponctué par de nombreuses passerelles et escaliers automatiques. Dans l’immense hall, qui avoisinait sûrement le kilomètre carré, une foule d’humains et d’Autres, diverses créatures hybrides ou à l’intelligence développée, s’égosillait, s’interpelait, allait et venait dans un sens comme dans l’autre. Des Rhudons, créatures pachydermiques aux cornes prononcées, invitaient les voyageurs à se rapprocher afin de goûter leurs mixtures et leurs « croûtes », ces curieux sandwichs aux feuilles de salade virant sur l’orangé. Sur les plateformes encore en construction, les ouvriers venus de tous horizons stellaires bossaient de concert pour terminer le port dans les plus brefs délais ; autrement dit dans encore un an ou deux. Connor, qui avait fait ses classes dans une école purement humaine, accueillait cette diversité avec un ravissement mêlé de stupéfaction. La plupart de ces races, il ne les avait jamais vus qu’au cours de ses études ou dans certains shows télévisés.
Bien entendu, la majorité des êtres rassemblés ici étaient des humains, venus coloniser la seconde TerraGalaxie après que leurs ancêtres l’aient annexé par les armes et une politique de fer. Plus qu’humains, beaucoup étaient français ; Frankia 3 représentant l’une des sept colonies spatiales francophones. Il s’agissait, d’ailleurs, de la plus grande de ces colonies, frôlant le million d’habitants au compteur. Mais c’était sans penser à celles et ceux qui faisaient halte sur la planète sans y résider vraiment, transformant l’endroit en une gigantesque fourmilière. Car le port était un lieu d’arrêt obligatoire pour qui voulait visiter le reste de la TerraGalaxie, aussi un flux continu d’étrangers était vomi par les portes d’entrée des quais et recraché par celles de sorties.
D’immenses pancartes ornaient les murs, faisant défiler à toute vitesse des publicités audacieuses dont on aurait su dire si elles mettaient en avant un coiffeur ou un chirurgien plastique. Bien sûr, entre deux battements de cils, une image subliminale venait s’imprimer sur la rétine, évoquant P, le président de la Grande Démocratie Galactique. P était élu, tous les dix ans, dans un immense concours télévisé mondial où la plastique était bien plus importante que le programme. Car il était vital d’envoyer aux étrangers hors Terre une image belle et positive de la Nation Hu, l’Humanité, celle avec un grand « H » et de beaux idéaux.
Des cris, semblables à des grognements, sortirent Connor de sa contemplation. Devant les stands des Rhudors, un homme bourru, en tenue de service portuaire, inspectait le contenu des charriots. Il secouait un des fameux sandwichs sous les yeux les créatures cornues tout en postillonnant une colère qui semblait incompréhensibles aux yeux des intéressés. Connor se rapprocha.
« Bordel de merde, mais tu baragouines rien à l’humain et tu viens r’vendre ta merdasse remplie d’dégueulis sur mes plates-bandes, t’as vraiment que tchi dans la caboche, cornu d’mes deux ! J’vais pas saliver plus longtemps pour ta sale gueule donc tu vas m’répondre fissa avant d’recevoir un kick dans les dents, c’est compris ? »
Inspirant comme s’il sortait d’une apnée, le militaire hurla au visage du rhudor.
« D’où elle sort ta putain d’barbaque ? Hein ? Des égouts d’lastroport ? Avec qui tu traites pour la r’cevoir en cargo ?! »
Le soldat, un gradé d’après l’insigne étoilé sur son épaule, balança le sandwich sous le regard exaspéré de la créature. Derrière cette dernière, toute une bande de rhudors, la plupart de petite taille, observait la scène en courbant le dos. L’interrogé, quant à lui, tentait vainement d’articuler quelques mots en anglais ou en espagnole. Malheureusement, avec sa courte trompe boursoufflée et les couinements inhérents à sa langue, ses paroles étaient incompréhensibles, du moins pour Connor. Le soldat perdait patience.
« Bon, écoute-moi bien, espèce de rhino mal torché aux radiations, j’vais t’embarquer, toi et ta p’tite famille, et on va t’interroger dans les loges. Tu connais les loges, hein mon gros ? »
Ne semblant pas comprendre, le rhudor hochait la tête machinalement, les yeux plissés. Satisfait, le gradé sortit un tube argenté de sa poche de veste et souffla de toutes ses forces dessus. Un tintement strident s’en échappa, ayant pour effet de faire rappliquer plusieurs soldats quelques minutes après. Ils portaient, eux aussi, la tenue bleue inhérente aux gardes du port. Tandis que les militaires embarquaient femmes et enfants, la plupart couinants et pleurants, Connor se glissa près du gradé et effectua un salut martial proche de la perfection. Le soldat, lui, ne leva qu’à peine les yeux.
« Tu veux quoi, pécore ? T’sais pas r’tourner à ta cambrousse ? La planète bleue c’est porte 3 ».
Surpris, mais sans se laisser désarçonner pour autant, Connor répliqua, tentant vainement de cacher sa timidité avec une fermeté approximative.
« Je suis un jeune classé, Monsieur. Je viens pour rejoindre le régiment militaire de l’astroport de Frankia 3, Monsieur.
_ Montre ton papelard ».
Sceptique, le lieutenant tendit la main en attendant que Connor lui donne son formulaire d’assignation. Le garçon farfouilla dans son sac et offrit un papier précieusement plié en quatre. Le militaire, étonnamment soigneux, lut attentivement le formulaire en hochant la tête avant de le remettre à Connor.
« Bienv’nu dans la bande, gamin. Va t’présenter section 9, couloir 6. Là-bas, t’auras deux hôtesses, une bien moche et une un peu moins, t’peux pas les louper on dirait qu’on leur a roulé d’ssus. Tu leur files ton papelard et elles te fileront uniforme et matos. D’là, tu te diriges vers le baraquement 3, la Porte des Couillons. Tu r’trouveras tes p’tits camarades qui attendent leurs assignations dans l’astromerde. Tu t’présentes, tu blablates, tu montres que t’as la plus grosse et tu vas là où l’intendant te dira d’aller, compris ? »
Sans même attendre une quelconque réponse, et sans s’être présenté, le gradé lui fit une tape sur l’épaule et s’en alla à pas vif à la suite de son équipe. L’épaule encore endolorie, Connor se rapprocha d’un plan interactif et chercha, pendant dix bonnes minutes, la fameuse section 9 du port.
Zigzaguant à travers l’astroport, longeant parfois les murs et le nez toujours levé sur les panneaux magnétiques qui indiquaient les différentes sections du bâtiment, Connor finit par trouver – enfin ! – la section 9. Là, plusieurs militaires aux costumes bleu ciel allaient et venaient dans un silence qui dénotait avec le brouhaha constant de l’environnement dans lequel ils travaillaient. Connor se glissa dans le sixième couloir, celui qui menait certainement à ce fameux bâtiment 3. Il se stoppa net devant le bureau des admissions. Si le gradé n’avait pas tellement menti quant à la laideur des deux secrétaires, force était de constater qu’il avait quelque peu exagéré. Elles n’étaient pas franchement belles, mais loin de la mocheté des ouvriers et des rats-de-zone qui peuplaient les régions-poubelles des planètes les moins riches. Car si l’humanité entière se réclamait d’une certaine forme de démocratie, une forme qui aurait sûrement fait grincer des dents bien des esprits libres, il était un point sur lequel nul n’était égal ; la Beauté, ou du moins le canon en vigueur. Peau glabre, seins siliconés et fessiers alternatifs, torse vigoureux, front lissé et poils rugueux et taillés, tout ceci n’était accessible qu’aux élites. La barbe et les cheveux connurent un succès phénoménal il y avait de ça une trentaine d’années, lorsque les radiations firent perdre leur pilosité à une majorité des humains, génération après génération. Aussi, une bonne partie de la noblesse démocratique collectionnait perruques, implants ou huiles vitalisantes. Et c’était ces élites qui, bien vite, devenaient les icônes du monde connu. Car être humain, c’était avant tout être beau et immortel. La première caractéristique régnait désormais sur les TerraGalaxies tandis que la seconde était toujours recherchée par les plus fous ou les plus désespérés.
Dans son genre, Connor n’était pas si mal loti. Il avait échappé aux radiations en quittant la terre relativement jeune et il était donc doté d’une chevelure, éparse, mais douce au toucher. De petite taille et juste assez musclé pour avoir réussi son examen, il était néanmoins peu pourvu de poils ailleurs que sur son crâne. Crâne qu’il fut bien forcé de raser pour l’armée, au grand damne de ses deux parents. « Avec des cheveux pareils, tu aurais fait un si beau médecin ! » s’égosillaient-ils jusqu’au jour de son départ. Mais ils aimaient bien trop leur unique fils pour l’empêcher d’aller là où il lui plaisait de se rendre.
La jeune recrue se présenta timidement aux deux secrétaires, qui l’accueillirent avec un sourire chaleureux. Au-dessus de leur tête, des drones messagers sifflaient dans les airs en s’envolant dans le port pour mieux revenir au bureau. Deux d’entre eux se percutèrent et churent lamentablement au sol, leurs ailes continuant de tourner désespérément jusqu’à la casse. Certaines technologies, malgré toute la bonne volonté qu’on souhaitait y mettre, ne seraient jamais au point… Connor récupéra son dossier et se dirigea, comme convenu, dans le bâtiment 3. On lui avait confié une matraque qui pesait son poids et un pistolet à électrocution. Bien sûr, il avait désormais entre les mains sa tenue bleu foncé, qui l’accompagnerait durant l’intégralité de ses années d’apprentissage.
Le fameux baraquement accueillait en l’état une petite troupe de recrues qui discutaient à grand bruit. Des chaises étaient entassées un peu partout dans la pièce, ne trouvant que peu de propriétaires pour le moment. Au fond, un écran d’ordinateur s’étalait sur une bonne moitié du mur. Connor, en terre inconnue, décida de s’asseoir sur une chaise située dans un coin de la pièce, juste à temps pour que quatre soldats, des gradés, entrent sans un mot. Au vu du vacarme, ils s’arrêtèrent cinq secondes pour attendre le silence, le dos droit et la mine stricte. C’était sans compter sur l’un d’eux, dont la voix que Connor connaissait désormais ne retentisse dans l’habitacle.
« Mais vous allez fermer vos claques-merdes, bande de dindes ? Si vous voulez piailler comme en garderie, retournez dans les mamelles d’vos mères et laissez les bouseux les plus silencieux bosser tranquille ! »
Instantanément, les recrues se jetèrent sur les chaises et silence se fit.
« Vous croyez quoi, qu’on en a pas d’jà assez du bordel que foutent les moches à l’intérieur ?! »
Le gradé postillonna sur les recrues les plus proches puis rejoignit les trois autres devant l’écran. L’un d’eux afficha une moue contrite en regardant le gueulard que Connor avait rencontré plus tôt dans la matinée, avant de se racler la gorge. Il s’avança d’un pas, casque sous le coude. Sa voix était douce, mais son flux de parole semblait coupé au rasoir.
« Salut, les mini-bleus. Je suis le lieutenant Jack Gray et voici les capitaines Bonama Houbouzou, Tom Wikle et…
_ Moi c’est le Fist ! » s’exclama le militaire à la grande gueule.
Le lieutenant Jack Gray leva les yeux au ciel, mais ne sembla pas revenir sur l’intervention du Fist, reprenant son discours.
« Ils seront vos capitaines de section durant vos prochaines années à l’astroport. Ici, nous avons trois sections principales dans lesquelles vous serez répartis. Certains avaient formulé des vœux particuliers, nous avons fait en sorte d’en prendre compte. D’abord, je vous présente le Capitaine Houbouzou qui se charge du détachement de vérification des soutes et bâtiments aériens. Tom Wikle s’occupe de la gestion administrative des groupes et du lieu dans son ensemble. Son équipe sera vos yeux et vos oreilles, à travers les mille six cent trente-deux caméras et cinq cent quarante micros disséminés sur l’ensemble du site. Quant au Fist, il gère la sécurité intérieure de l’astroport et la défense des passagers. Vous serez sous leurs ordres aussi longtemps que vous officierez comme mini-bleus, avant de rejoindre les confirmés du port une fois vos saisons validées ».
Les années dans la garde de l’astroport se comptaient en saisons terriennes. Une manière comme une autre de ne pas oublier d’où l’on venait. Une recrue devait officier durant quinze saisons dans sa section d’apprentissage avant de pouvoir espérer rentrer définitivement dans les groupes armés professionnels. Un appel fut effectué brièvement afin de vérifier que toutes les recrues attendues étaient là. Il n’en manquait pas.
L’écran derrière Jack Gray s’alluma.
« Voici un tableau avec vos noms et vos assignations. Veuillez, dès lors, rejoindre votre capitaine de section qui vous briefera directement sur la suite. Bienvenue à l’astroport ».
À l’instar des autres cadets, Connor se précipita vers ledit tableau. Pendant ce temps, Jack Gray avait déjà quitté la pièce et les trois capitaines discutaient entre eux. Le Fist riait bruyamment, les autres écoutaient. Connor prit bien cinq minutes à trouver son nom dans la liste, pourtant courte ! Il était assigné à la défense intérieure de l’astroport. Son regard glissa sur le Fist avec un désespoir certain. Son futur capitaine était là, se caressant le crâne et crachant par terre un glaviot blanchâtre. Un robot-nettoyeur déboula immédiatement de son trou de souris et effaça l’injure proférée au sol. Le Fist rit.
Lorsque tous eurent trouvé leur capitaine attitré, le Fist réunit ses futurs élèves. Il roulait des épaules, tapait ses poings l’un contre l’autre en affichant un sourire mielleux. Connor observa ses mains et se rendit compte à cet instant, qu’outre sa matraque et son pistolet-immobilisant, le Fist était armé de Poings. Des gantelets électriques conçus pour envoyer une décharge telle dans le bras de son propriétaire, qu’un simple coup porté surpassait de trois fois celui que son utilisateur était en mesure de donner. Autrement dit, Connor aurait pu assommer un camarade au premier coup balancé. De quoi était capable le Fist ?
« Bon, les braillards, j’vais vous faire une visite guidée gratuite à travers l’astro ! J’espère qu’vous avez les gambettes solides et la motiv’ parce qu’on va marcher, marcher et encore marcher. On fait pas partie d’ces merdeux qui usent des wagonnets d’service, c’est clair ? Demain, vous aurez des cuissards d’la taille d’une poutre ou j’m’appelle pas le Fist ! »
En bon chef de file, leur supérieur tenu parole. Pendant toute la matinée, il leur fit traverser en long, en large et en travers, chaque recoin de l’Astroport. Il s’arrêtait parfois pour faire effectuer aux jeunes des fouilles de passagers parce qu’on « est jamais trop prudents, bordel ». Connor, qui n’avait encore jamais fouillé personne, s’attela à la tâche avec une certaine minutie. Évitant soigneusement tout contact qui pourrait s’avérer offensant, il balbutia des excuses maladroites lorsque le Fist lui gueula au visage d’y aller plus franchement. Il était aisé de savoir quelles zones éviter chez un humain et quelles autres fouiller. Dès lorsqu’il s’agissait d’une créature x ou y, parfois créature que Connor n’avait encore jamais vue, l’affaire se révélait bien plus délicate. Car, plus que leur corps, c’était leurs mœurs qui se différenciaient aussi des humains. Palper l’aisselle d’un noiraud équivalait apparemment à lui effectuer un toucher rectal, chose que l’un des camarades de Connor apprit à ses dépens, sous le rire gras de leur chef. C’était une journée rude, mais les coups de midi sonnant, le capitaine lâcha ses oyes dans la cafétéria attitrée. Cet instant résonna comme une bouffée d’air frais aux yeux de Connor.
Déjà, il semblait naturel pour chaque cadet de se grouper et de déjeuner selon sa division. Connor put enfin discuter plus amplement avec ses nouveaux camarades.
« Bon sang, quelle plaie d’avoir le Fist… Si j’avais su, je ne me serais jamais engagé à l’astroport ! » se plaignit un jeune homme aux oreilles décollées et aux cheveux d’une couleur étrangement mauve.
Les autres cadets acquiescèrent tous bruyamment, Connor en tête. L’une d’entre eux, qui répondait au nom de Lydia, soupira.
« Attendez d’avoir à palper l’intégralité des voyageurs tous les jours de toutes les semaines. Paraît qu’il faudra désigner l’un de nous pour s’occuper des irradiés…
_ C’est ça, ouais. Je touche pas à ces gens-là, moi.
_ Relax, mon pote. T’auras une combi, lâcha un autre première année répondant au doux nom de Rudolph.
_ Mais on est pas genre… Tous irradiés ?
_ Certains plus que d’autres… »
Peu à peu, Connor se détendit. Lui de nature si timide, il se surprit à participer aux conversations, donner son avis et écouter avec attention les prénoms de chacun de ses camarades pour les cinq années qui suivront. Il en retint sept sur douze, ce qui n’était, sommes toutes, pas si mal. En tête on avait Willy, le fameux garçon aux cheveux mauves. Tous le surnommaient Willy le Jaune, du fait que son père eût été, selon la rumeur, un Zonar. Ces créatures humanoïdes vivaient dans les cuves de radiation et se nourrissaient des animaux irradiés et des poissons acides. Ceci expliquerait les cheveux, mais je n’ai pas envie de savoir comment son père réussit à séduire sa mère, pensa Connor. Il y avait Lydia, une jeunette au teint de poupée, qui devait être à peine plus jeune que lui. Il était d’ailleurs surprenant qu’une femme aussi attractive se soit réfugiée dans un corps d’armée, puisqu’elle aurait pu rejoindre parlementaires et émissaires politiques en sautant les années les plus pénibles et en s’octroyant une perruque. Car malgré son crâne chauve et ses sourcils peu épais, elle était dotée d’un visage étrangement doux, lisse et Connor devinait à travers sa combinaison un corps relativement avantageux. Rudolph était un gaillard charpenté, un des rares terriens avec Connor. Son sourire édenté et sa carrure carrée ne cachaient pas son naturel sympathique. Il y avait aussi Samuel, Iam, Nazer – qui avait fouillé le noiraud - et Nelly. Sans en savoir plus sur eux, Connor se satisfaisait de pouvoir afficher leur prénom sur leur front sans se tromper.
« Du coup, on est vraiment que deux à venir de la Terre ? demanda Connor à l’assemblée.
_ Mec, la Terre elle est morte, répondit Lydia. Encore dix ans et on en entendra plus parler.
_ Déconne pas, il y aura toujours plus d’irradiés sur la Terre que d’habitant sur n’importe quelle colonie. P et ses potes feront juste en sorte de les oublier, déclara Samuel avec un accent latino.
_ Ouais, ouais. En même temps, c’est un gouffre cette planète. On la sauvera jamais, qu’on passe à autre chose, rétorqua immédiatement Lydia.
_ Radical, non ? hasarda Connor.
_ Dans la vie, Connor, si t’es pas radical tu t’en sortiras jamais. »
L'échange se poursuivit pendant la fin du repas, les uns défendant les terriens, les autres expliquant qu’il fallait aller de l’avant. Pourtant, toute la discussion fut posée, amicale et d’un sérieux apaisant. Une atmosphère que Connor n’avait que rarement connue. Soudain, alors que la petite bande terminait son dessert en se demandant quelle serait leur mission de l’après-midi, l’ombre du Fist apporta la réponse d’une manière toujours aussi douce qu’à l’accoutumée.
« Bon les clébards, cet aprèm c’est aéroporte. On s’occupe de vérifier les bazars et les entrants, on passe tout au peigne fin et on vérifie qu’y ait pas d’marchandises illicites.
_ C’est pas aux autres de se charger des bagages ? demanda Rudolph.
_ Ta gueule », lui répondit le Fist.
Ce dernier pointa Rudolph du doigt, Rudolph se ratatinant aussitôt. Du moins, autant que ses deux mètres dix le pouvaient.
« Toi, la montagne t’enfile la combi. Doit bien y en avoir une à ta taille. Si vous trouvez des rats-de-zone, vous les envoyez direct au grand benêt ! »
Ils hochèrent la tête de bonne grâce, compatissant avec Rudolph avant de lever leurs fesses de leurs bancs et suivre le Fist vers une des portes des docks. Connor n’était pas certain de savoir si par « grand benêt », le Fist évoquait un Dieu quelconque ou son supérieur hiérarchique, Jack Gray. Une navette de colons faisait halte à l’astroport afin de se ravitailler, aussi le jeune homme réalisa bien vite qu’ils en auraient pour le reste de la journée. Il fallait contrôler ceux qui venaient se dégourdir les jambes, acheter des souvenirs ou manger, puis les contrôler de nouveau lorsqu’ils reviendraient pour le départ de la Navette Colonisatrice. En fait, ils en auraient certainement pour une partie de la nuit aussi.

Connor, de bonne grâce, enchaînait les vérifications. Il faisait équipe avec Samuel et Willy le Jaune, se chargeant des sacs, bagages et personnes qui passaient au préalable à travers les bipeurs, les scanneurs et autres appareils toujours plus ennuyeux et bruyant. L'un gérait toute trace de métal chez les passagers, un autre scannait l’utilisation éventuelle de puces internes, tandis qu’un troisième encore se chargeait de révéler aux gardes la chaleur corporelle et le taux de stress du voyageur. Évidemment, quatre autres mini-bleus fouillaient les usagers en amont, avant de les laisser traverser les scans. Le Fist, fidèle à lui-même, effectuait des allers-retours entre chaque groupe afin de vérifier que les choses avançaient comme il l’entendait.
Connor commençait à avoir chaud. Sa matraque, accrochée à la ceinture, pesait de plus en plus lourd et sa hanche tombait négligemment vers la droite. Il avait amorcé son après-midi en souriant à chaque vieillard, chaque famille, chaque colon qui s’émerveillaient, à peine le premier sas passé, de l’ampleur de l’astroport. Mais la journée commençait à être rude. Peut-être aurais-je dû faire médecin. De plus, hors de question de discuter avec ses deux compères, puisqu’une peur inconditionnelle de leur supérieur les forçait tous les trois à baisser les yeux et se concentrer sur leur tâche. Les premières heures se passèrent sans accroc. Un colon se fit arrêter et interroger par le capitaine pour avoir ramené un canif de la taille de son pouce. Une petite fille vit son doudou brûler dans une cuve pour avoir détenu des particules fines étrangères au scope. Un troubadour itinérant, répondant au nom d’Alceste, se fit renvoyer dans la navette pour avoir osé pousser la chansonnette devant le Fist. Une journée banale dont Connor allait devoir retenir chaque instant comme l’un des scénarios auquel ferait face son quotidien désormais.
Le jeune homme commençait, avec Samuel, à s'occuper d’un couple lorsque le Fist les rejoignit. Il observa longuement la femme, tout à fait quelconque. Elle était chauve, de même que son compagnon. Des terriens, irradiés à déjà 50%. Passés les 70, Rudolph se chargeait du filtrage. Les yeux du Fist, plissés et perçants, se baladaient d’un élément du couple à l’autre. La femme devait avoir la trentaine, rares étaient ses dents encore présentes et elle observait les contrôleurs d’un air hagard. Son homme, du même âge, arborait une peau mate et une bouche de travers, des pustules sur la joue gauche et un nez atrophié, qui complétaient un coup d’œil dur qui sautait d’un agent à l’autre. Les regards des deux hommes se croisèrent, puis le Fist renifla et tapota l’épaule de Connor.
« Passe la nana au radiographe, j’les sens pas ces… »
Connor n’entendit pas la fin de sa phrase. Le colon, d’un mouvement rapide et fluide, venait de glisser sa main dans son entrejambe et en avait sorti une chose informe que Connor n’avait jamais vu. Oh, minuscule, l’objet, et recouvert d’une mousse noirâtre qui enveloppa instantanément la main du voyageur. Main qui se posa sur le ventre de Samuel. Ventre de Samuel qui éclata ni plus ni moins.
Le bruit de l’explosion qui suivit, de viscères qui giclèrent alentour, tout ceci figea Connor alors qu’il recevait le sang de son camarade d’un jour sur les jambes. Le Fist afficha des yeux ronds et Willy le Jaune se jeta sur Samuel pour le rattraper tandis qu’il chutait en arrière. Les deux colons, eux, se sauvaient déjà. L’assassin avait agrippé sa compagne par le bras et l’emmenait à travers la foule. Il n’en fallait pas plus pour que le capitaine ne se réveille et ne grogne, tel un tigre rugissant de colère après s’être fait berné.
« Avec moi, putain !!! » avait gueulé le Fist, se jetant à leurs trousses. Willy était penché sur ce qu’il restait de Samuel, horriblement conscient et les yeux papillonnant vers le plafond. Les autres, figés, semblaient se demander quoi dire à ceux qu’ils contrôlaient afin de les laisser-sur-place. Connor ne réfléchit pas. Il courut. A sa suite se jetèrent Lydia et un Rudolph pataud. Alentour, la foule hurlait, se poussait et fuyait dans toutes les directions possibles au point que le meurtrier, tirant derrière lui un poids mort, se faisait rattraper peu à peu. Pourquoi sa femme ne court-elle pas ?! Connor rejoignait à peine son supérieur que ce dernier se jetait sur les deux hors-la-loi. D’un revers, le tueur tenta vainement de repousser le capitaine de la garde avec son arme visqueuse. Évidemment, le Fist évita le coup et chargea son Poing dans un même mouvement. Le reste ne fut plus que sifflement aigu de l’appareil et uppercut, accompagné du craquement d’os brisés en un nombre infini de morceaux. Lorsque Connor rejoignit le Fist, en sueurs, ce dernier chargeait une seconde fois son Poing. Le second coup serait parfaitement inutile, estima Connor, au vu de la blessure du scélérat.
En effet, son crâne n’était pas seulement enfoncé. C’était comme si l’intégralité des os de son visage avaient tenté un grand branle-bas de combat, cherchant à esquiver le Poing du capitaine en toute hâte. Le nez, la mâchoire, la boîte crânienne, tout fuyait sur le côté, s’échappait vainement en formant bosses et figures étranges sur le visage du meurtrier. Un œil avait explosé, dégoulinant de pus et d’un liquide transparent à vomir, tandis que l’autre pendait mollement, son orbite ayant laissé libre cours à un vide abyssal. Le second coup porté, lui, fit sauter le crâne définitivement, la cervelle du bonhomme éclaboussant le sol tout autour. Dans la foule, des gens hurlèrent, d’autres s’évanouirent.
Le Fist se redressa, une haine féroce sur le visage. Il bavait presque tellement sa respiration, entre ses dents serrées, était saccadée. Ses yeux voyaient rouge, d’ailleurs l’intégralité de ses traits en était colorée. Il apostropha Connor.
« Tu m’embarques la grognasse et on l’emmène au bloc, fissa !!!
_ Oui, cap… taine ».
Connor commençait déjà à prendre la femme anormalement passive par le bras lorsque la voix du Fist hurla de plus belle.
« Utilises tes menottes, s’tu sais pas user ta caboche ! »
Le jeune homme attrapa ses menottes et attacha la trentenaire. Ses mains tremblaient et il dut réprimer une larme, due au stress. Lydia et Rudolph, ne sachant que faire, attendirent Connor avant de suivre le Fist. Lorsque le petit groupe rejoignit le reste de l’équipe, le Fist hurlait aux oreilles de Willy qui, visiblement, refusait de croire que Samuel était bel et bien mort. Leur capitaine se tourna ensuite vers les fouilleurs, un peu plus loin en amont des premiers sas.
« Putain, qui est l’abruti qu’a fouillé ce connard ?! »
Honteux, un des camarades dont Connor n’avait pas retenu le nom leva la main. Le Fist plongea sur lui, l’attrapa par les épaules et l’amena vers le petit groupe. Déjà, les autres cadets formaient un cercle tout autour. Le Fist agrippa le fouilleur par l’entrejambe, ce dernier se mettant à couiner et pleurer immédiatement.
« C’pas compliqué t’foutre la main au paquet, dis ?! DIS ?! »
Le pauvre troufion secoua la tête, la bouche béante.
« REGARDE ! »
Relâchant son étau, le Fist fit un croche-patte au pauvre gosse et le balança directement sur le corps, inanimé, de Samuel. Willy eût un hoquet, les autres ne bronchèrent pas.
« Regarde c’qu’arrivera chaque fois qu’tu voudras pas foutre ta main où il faut ! Ce crevé, c’est TON crevé, gamin ! Compris ?! Toi, toi et toi, avec moi. Les autres, vous appelez le deuxième régiment, ceux qui savent bosser, et vous rentrez chouiner dans vos baraquements. MAINT’NANT ! »
Tandis que les jeunes recrues contactaient leurs aînés, Connor accompagna le Fist avec les deux autres personnes désignées ; Rudolph et Lydia. Autrement dit, les deux seuls qui avaient eu assez de réflexes pour suivre les ordres. Dans sa colère, le Fist semblait avoir les idées à peu près claires. Le pauvre Rudolph se dandinait dans sa combinaison antiradiation et, à travers le casque à oxygène, on pouvait le deviner suant autant de peur que de chaud. Ses lèvres articulaient le même mot en boucle : « Borde, bordel, bordel, bordel… »
Ils suivirent le Fist dans un baraquement scientifique, le seul du port. Visiblement, les autorités n’avaient pas lésiné sur les moyens, estima Connor. Ils allongèrent la prisonnière sur une table d’auscultation, sous le regard exorbité d’un Fist en rogne. Ses yeux étaient striés de rouge et il ne cessait de taper du pied sur le sol.
Le médecin du labo qui les avait accueillis était un homme de petite musculature, singulièrement courbé et au nez semblable à un bec de vautour. Pourtant, il surplombait Connor de sa taille élancée.
« Que m’amènes-tu encore, Fistouille ?
_ Elle a des vers, Phil.
_ Hmm, nous allons voir ça.
_ Elle en a, vire-les ».
Le médecin ne se laissa pas démonter et enfila sa tête dans un casque que Connor n’avait encore jamais vu. Ses yeux avaient disparu derrière une visière intégralement noircie et il utilisa un stéthoscope intégré qu’il posa sur le crâne de la jeune femme. Cette dernière, toujours hagarde et fixe, n’avait pas bougé d’un pouce. Cette situation mettait Connor mal à l’aise.
« Hmm, oui, une sacrée mule que voilà… »
Le Fist cracha, faisant de nouveau apparaître un robot nettoyeur qui effaça le tout rapidement.
« Putain, j’le savais ! Enfoirés… »
Le Fist, n’en pouvant plus, contourna la table et se posta en face du médecin, son visage suant au-dessus de celui de la patiente. Ou de la prisonnière. Connor ne savait plus tellement statuer, en l’instant.
Phil ôta son casque et s’empara d’un tuyau ridiculement fin et à l’embouchure à peine plus gros qu’un millimètre. Le tube, qu’il enfonça sans ménagement dans la narine de la femme, était lié à une étrange machine. Rudolph grinça des dents. Connor n’aurait su dire, vu l’immobilité de la prisonnière, si elle était toujours en vie.
« C’est bon, dit Phil, elle ne sent plus rien. C’est leur façon de faire ».
Il farfouilla quelques secondes avec son tube, le sang coulant des orifices de la prisonnière... avant que le médecin ne lance la machine en marche. La boîte sur roulette se mit à vrombir et à trembler. Ce qui devait être le contenu du crâne de la jeune femme s’éjecta de sa tête dans un bruit de succion immonde et traversa le tube jusqu’au réservoir de la machine. Connor eut la nausée et le manège dura un bon quart d’heure, dans lequel le clapotis d’aspiration, du cerveau liquéfié, résonnait aux oreilles de la recrue. Une fois le réservoir rempli d’une bouillie épaisse, Phil s’empara d’une pince qu’il enfonça sans le moindre ménagement dans la cavité nasale du cadavre et y farfouilla plusieurs secondes. Il avait récupéré son casque-stéthoscope et auscultait le crâne de la femme en même temps.
« Je les sens bien… En voilà un ! »
_ Qu’est-ce que c’est, Capitaine ? osa Connor.
_ Ça, mini-bleu, c’est un vermisseau, une putain d’plaie.
_ C’est bien vrai », acquiesça Phil.
Ce dernier demanda à Lydia d’ouvrir un bocal tandis qu’il faisait ressortir un ver repoussant du nez du cadavre. Le ver devait mesurer dix-huit centimètres de long et se contorsionnait en tous sens. En soit, il ressemblait peu ou prou à un ver de terre ordinaire, si ce n’était cette peau étrangement blanche et, à première vue, bien plus rigide. Le curieux invertébré fut déposé dans le bocal tandis que les jeunes recrues observaient l’opération avec des yeux effarés. Le ver était bien trop large pour le tube, mais Connor s’étonnait qu’il n’en ait pas bouché l’orifice. Il n’osa pas poser de questions. Le médecin renfonça alors sa pince dans la cloison nasale d’un geste fluide, comme s’il avait fait ça toute sa vie. Avec son casque étrange et son stéthoscope, il était semblable à une mouche.
« Ces gens que vous avez arrêtés sont adeptes du Grand Ver. Ils ont l’intime conviction qu’un Ver gigantesque mangeur de planète viendra dépolluer leur existence. Ce Ver serait grand de plusieurs kilomètres et rognerait les planètes comme autant de pommes… Et de deux ! »
Il balança le ver encore vivant dans le bocal avec son jumeau et continua. La bouche de la patiente était recouverte du sang qui avait coulé de son nez.
« Ces vers que vous voyez sont censés être sa progéniture. En effet, une fois adultes ils atteignent une taille admirable de cinq à six mètres et peuvent se nourrir de grands mammifères. Ces fanatiques les ingèrent par l’oreille ou le nez et le planquent dans leur cerveau. Évidemment, leur survie ne dure que la durée du voyage, mais apporte assez de nutriments aux vers pour se nourrir et se renforcer le temps de sortir du corps des mules.
« Elle était donc condamnée d’avance ? précisa Connor.
_ C’est ça p’tit gars. C’te pute a choisi d’se nettoyer le ciboulot pour nourrir des vermisseaux dégueulasses… Ah, putain ! »
Le Fist fit un pas en arrière lorsque Phil ressortit un ver bien plus long et gros que les autres. La créature mesurait dix centimètres et semblait aussi épaisse qu’un auriculaire. Le médecin se contenta de hausser les épaules.
« Un gourmand, lui ».
Il le déposa dans le bocal et reposa son instrument. Les vers se tortillaient dans leur nouvelle prison, se chevauchant les uns les autres et s’enroulant sur eux-mêmes. Lydia affichait une mine dégoutée. Phil apposa son stéthoscope sur le crâne de la jeune femme et secoua la tête.
« Elle n’en avait que trois, néanmoins je vais procéder à une autopsie et vérifier qu’elle n’en avait pas ingéré ailleurs… Elle était seule ?
_ J’ai éclaté l’autre.
_ Il faudra me le ramener. J’espère qu’il n’était pas contaminé, ou les vers risquent de se répandre…
_ Nan, trop réveillé. Il servait de protecteur.
_ Hmm, je vois
_ Monsieur, interrompit Connor, comment avez-vous réussi à aspirer le… enfin, ça, sans que les vers ne soient touchés ? ».
Phil lui sourit et croisa les bras en déposant son fessier à même la table d’auscultation.
« Vois-tu, ces vers sont dotés d’une peau extrêmement rigide, ce qui les empêche de se désagréger au contact d’une si petite inspiration. Ensuite, ils ont pour habitude de planter leurs crocs à même l’os du crâne afin d’y rester accrochés durant leur digestion. Le cerveau de cette femme était déjà sacrément endommagé, mon tube était resté à la sortie – ou à l’entrée, selon de quel point de vue tu vois les choses – de la cavité nasale, il n’a certainement même pas effleuré ces petites pestes ».
Dans leur bocal, les vers continuaient de trembler furieusement.
« Cela répond à ta question ?
_ Merci, oui, je crois.
_ T’avais qu’à faire médecin, p’tit », rétorqua le Fist en guise de point final.

Le reste de la journée fut fastidieuse. Connor et Lydia se chargèrent de récupérer le cadavre, préalablement emmené par leurs aînés, et le ramener à Phil. Dans le port, la populace était effarée. Les gens les observaient avec un mélange de peur et de fascination, le genre de sentiment que bien des humains ressentent devant la mort de leur congénère. Lydia et Connor marchaient de concert, chacun d’un côté du plateau roulant sur lequel était déposé ce qu’il restait du cadavre dans une housse opaque. L’arme qu’avait utilisée le gorille était stupéfiante. Entièrement organique, elle était passée inaperçue à travers les premiers sas de sécurité. Connor n’avait rien vu de tel. « Une arme de terroriste », ânonnait le Fist en crachant sa colère sur un sol qui ne lui avait rien demandé. Connor, lui, n’oublierait jamais l’odeur d’une cervelle éclatée. Outre le sang, il y avait quelque chose de bien plus âcre dans l’air. Il n’oublierait pas non plus le nombre incalculable d’os, parfois minuscules, que les nettoyeurs avaient minutieusement effacé.
Heureusement pour Connor, la présence de Lydia était rassurante. Bourrue, elle parlait peu, mais son regard et ses signes de tête lui apportaient le soutien amical dont il avait besoin. Une fois le paquet livré, ils prirent le temps d’aller décompresser dans un bar du port. Ils se confièrent, racontèrent d’où ils venaient et quelle était leur impression sur cette première journée. Connor lui déballa son départ de la terre et la misère qu’il y avait vue. Il put enfin vider son sac. Il expliqua à quel point la mort de Samuel l’avait surpris, qu’il visualisait encore son ventre ouvert à l’air libre. Que le Fist, sous ses airs de grand costaud, semblait assez passionnant et qu’il avoir l’air d’être rôdé à la gestion du port. Mais je me demande bien si tuer un passager, tout criminel qui soit, est bien légal. Lydia, de son côté, accueillit ses confidences et le conforta dans son impression.
« Le Fist est un gros con, mais il en sait plus sur tout le port et ses passagers que n’importe quel bleu.
_ Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
_ C’est un ancien ami de ma mère. Je l’avais déjà rencontré. Il est con, mais pas méchant. Enfin… Pas gratuitement. Je pense.
_ Hmm, je pense aussi… Et sinon, toi, tu viens d’où ? relança Connor.
_ Frankia 2, comme presque tout le monde dans l’équipe. Mes parents sont des nouveaux riches, mon père a misé sur la ceinture de Saturne et les minerais rocheux qu’elle contient. Le pari valait le coup, mais je n’avais pas spécialement envie de bosser avec lui.
_ Il ne t’en a pas voulu ?
_ Un peu, je crois.
_ Hmm… »
Lydia se caressait régulièrement le crâne et Connor se demanda s’il s’agissait d’un réflexe habituel chez elle ou si la présence des quelques cheveux du jeune homme la poussait à se rappeler sa condition physique. Il n’osa pas la questionner à ce propos et la discussion, complètement banale, continua tranquillement jusqu’à ce qu’ils retournent au baraquement.
Le port reprit le cours tumultueux de sa vie. Le flux de personnes était de nouveau pleinement opérationnel, les bleus confirmés avaient remplacé les cadets, qui avaient eu droit à un congé pour le reste de la journée. Certains semblaient traumatisés par la mort de Samuel. Connor ne le connaissait pas. Pourtant, il savait qu’il se souviendrait toujours de ce trou béant, de ces yeux révulsés et papillonnants. Le premier mort qu’il voyait en direct. Un baptême du feu. Bienvenue à l’astroport.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 15:30 - 12 mars 2019

Après une absence de trois semaines, je compile les écrits que j’ai faits durant mes vacances en un seul texte, qui recouvrira les vingt derniers jours. Bonne lecture !

Semaine 4/5/6 :
Déambulations et pensées rocambanales d'un jeune Farang en Thaïlande
(5380 mots)


Je n'ai jamais beaucoup voyagé. Je n'ai jamais pris l'avion. Vendredi, c'était un saut dans le vide, un baptême du feu, bref, un dépucelage en bonne et due forme.
On m'avait prévenu ; "tu verras, ça fait guilies au ventre", "le plus drôle c'est le décollage et l'atterrissage", "l'altitude, ça excite !". On m'a tellement prévenu que le résultat ne fut pas aussi détonnant - tant mieux, puisque j'étais assis entre mes deux sœurs et que la troisième déclaration aurait pu se révéler délicate. J'ai donc pris l'avion, pour la première fois, pendant douze heures. Le tout ponctué d'un arrêt à Téhéran. Mais plus que l'avion, le dépaysement n'apparut, évidemment, qu'à l'atterrissage.
Lorsque j'ai passé le sas, à la sortie de l’A340 dans lequel j'avais embarqué, je fus immédiatement agrippé à la gorge par une chaleur humide et écrasante, de celles que je n'avais trouvées que dans les serres tropicales du zoo de Beauval. Welcome in Thailand !

Nous récupérâmes nos bagages, que les membres du staff gardaient précieusement. Ils nous ont proposé leur infâme whisky et, en bons vacanciers, nous avons refusé. Ni une, ni deux, nous avons échangé nos sous, découvrant que le baht avait quelque peu augmenté en bourse. Néanmoins, pour 1 euro, nous avions 32,90 bahts. Je ne me rends pas encore bien compte si je suis le roi du Monde ou pas (spoiler : nous l'étions tous). Dans tous les cas, j'aurais quelques jolies pièces à ramener à la maison.
Nous avons fini de nous préparer et de récupérer tout ce qu'il nous fallait. Nous quittâmes l'aéroport (et le wifi), le cœur léger et en désir d'aventure. Mon excitation était à son comble.

Aussitôt l'aéroport évacué, nous nous sommes rendus à son entrée, dans l'attente d'un bus nous convoyant à Bangkok Centre. Devant nous, une nuée de taxis et de camionnettes de transports crachaient leur essence en prenant les voyageurs désireux d'être conduits en ville. Certains arboraient fièrement leur addiction à Hello Kitty (même armée de kalach' ou d'un bon bédot), ce qui me surprit grandement. Nous étions sept, l'idée de partir en un taxi fut exclue. Une femme à la voix de canard - je réaliserais plus tard qu'une majorité des Thaïlandais ont une diction semblable - nous indiqua de rester sur place, le bus S1 pouvant nous amener directement à destination. "Every ten minutes", disait-elle. Au bout de vingt minutes d'attente, Gigi (le compagnon de ma mère) partit interroger un collègue à elle. Il nous révéla alors que le fameux bus S1 ramassait ses passagers au niveau inférieur. Nous étions donc au-dessus de lui depuis tout ce temps ! Nous descendîmes et pénétrâmes dans la navette, bondée de touristes. La contrôleuse récupéra les 60 baths par personne, jouant d'une boîte allongée et ronde comme un étui avec une dextérité surprenante. Le trajet fut long et nous nous endormions tous dans le bus, excepté Gigi.

Je me réveillai au bout de vingt minutes avec un cou endolori et une épaule en vrac. Mon sac à dos n'aura pas suffi à faire un assez bon oreiller, visiblement. La chaleur était étouffante et nos habits, même légers, nous collaient à la peau. Nous arrivâmes une demi-heure plus tard à Bangkok.

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Le lieu est bondé, bruyant. Les bus y slaloment entre les voitures, qui elles-mêmes zigzaguent entre les motos et les fameux Tuk-tuk. Nous rejoignons le quartier, plus tranquille, de Rambuttri Village et, symboliquement, maman et Gigi nous amènent dans un restau-bar à terrasse ouverte sur la rue. Il s'agit du lieu où ils avaient pris leur premier petit déjeuner, lors de leur précédent voyage. Les filles prennent à boire, je suis Gigi sur la bière - une seule pour moi, la marche risque d'être encore longue ensuite et la chaleur pourrait de me rendre amorphe. Nous sommes bien loin de l'hiver français que nous avons quitté il y a moins de 24h. En revanche, je commande à manger. Nous avons beau avoir été servis très régulièrement sur l'avion, la faim commence à arriver et il me faut prendre mon orkambi. Le plat est épicé, avec du riz et des crevettes. Le bonheur. À cet instant, je réalise que ce voyage sera culinairement très plaisant !

Nous sommes fatigués, il est 13h30 à Bangkok et nous pouvons prendre notre chambre à l'hôtel à 14h. Vaillants, nous récupérons nos sacs et cherchons notre chemin en demandant aux passants et boutiquiers. Mais, nulle part, nous ne trouvons le bus qui nous amènera à destination. Un flic discute en aparté avec Gigi et ce dernier revient avec une grande fierté.

"Bon, on peut rester là attendre le bus ou faire mieux, mais faut se déplacer un peu".

La curiosité nous taraude et, face à son refus de nous en dire plus, nous le suivons de bonne grâce. À peine 10 mètres plus loin, nous nous enfonçons dans un couloir qui débouche sur des quais. Là, un bateau-navette peut nous conduire à bon port ! Saisissant l'opportunité, nous prenons nos billets - au même prix que celui des bus.

Le voyage est chouette, il fait pourtant chaud et le soleil tape. Le vent, fort, peine à faire oublier la présence de l'astre chaleureux qui nous tamponne de ses rayons. Sur le fleuve, c'est un univers nouveau et détonnant qui s'ouvre à moi. Les temples se mélangent aux maisons pauvres, certaines sur pilotis. Ces dernières côtoient les tours extravagantes et les hôtels luxueux du bord de fleuve. Il semblerait que les Thaïlandais se soient entendus à concevoir leur ville comme un immense bric-à-brac. Mais le plus surprenant reste le fleuve lui-même. Des bancs de déchets se laissent silencieusement dériver entre les bateaux à moteur qui servent de taxis sur l'eau. Ces derniers polluent, puent et crissent à la surface du fleuve. Déjà sceptique sur la pollution des avions que j'ai pris pour venir, le spectacle sous mes yeux m'enfonce un peu plus. Tout est beau, typique et pourtant si universellement sale, pollué, bruyant. L'Homme, peu importe sa nationalité, s'emploie à un effort collectif pour anéantir toujours plus le charme des grandes villes. Soudain, je soupire. J'aspire à la tranquillité et me prends à rêver aux îles que nous visiterons dans trois jours, à l'eau limpide, aux poissons colorés et aux plages spacieuses et calmes. Nul doute que ce fantasme de carte postale ne sera qu'amertume le jour venu. Nous verrons bien.

Le navire se gare plus qu'il ne s'amarre à notre arrêt et nous descendons avec la satisfaction d'arriver bientôt à l'hôtel. Les sacs nous pèsent toujours plus et la douleur se fait plus lancinante. Suite à quelques questions, dans lesquelles je seconde Gigi, puisque plus prompt à comprendre l'anglais qu'aucun autre membre de la famille, nous apprenons qu'il nous faut utiliser le métro. Désappointés, mais en se persuadant que la niaque et toujours parmi nous, nous récupérons des billets et prenons le métro. Quel plaisir après Paris d'entrer dans un métro propre et qui ne pue pas les résidus des bas-fonds humains ! La victoire est à portée de bras lorsque nous descendons de notre arrêt. Bien sûr, le voyage ne serait pas parfait si nous trouvions l'hôtel devant nous. Aussi, pour un euro par tête de pipe, nous décidons de bonne grâce de prendre deux taxis afin de nous mener à la destination rêvée, à 15 minutes de route. Nous nous séparons en deux familles, plus par souci de correspondance avec ceux qui nous invitent à bord ; nous ne sommes que deux à pouvoir interagir avec eux... Notre conducteur, Phanmueang Han, est un homme silencieux. Demain j'aurais oublié son prénom imprononçable, mais sa photo d'identité devant mes yeux me restera en tête, même après le trajet. Il est jeune et c'est le premier Thaïlandais que je rencontre vraiment, avec qui je discute et que je peux observer. Derrière, ma mère et mes deux sœurs, Maëva et Juliette, sont ravies du paysage environnant. Il est surprenant de voir à quel point Juliette, la grande angoissée de la famille, semble imperturbable à tout ce qui nous arrive, au hasard et aux péripéties aléatoires qui nous tombent dessus.

Les taxis nous conduisent dans un lieu fermé de barrières, mais étrangement pauvret. Là, dans un habitacle où traîne du linge sale, une vieille femme vient parler à nos conducteurs. Elle récupère notre ticket de réservation, le tamponne et nous nous demandons où peut bien se trouver le fameux hôtel. Elle enfourche une moto avec un sidecar dans lequel trône un sac de vêtements et nous la suivons en voiture. Nous faisons demi-tour et nous rendons devant l'entrée de la résidence, décorée de fontaines. The Lake nous accueille dans toute sa modeste démesure. Nous l'avions passé sans le voir.

Enfin, nous y voilà ! Nous nous installons dans nos chambres. Il y en a deux par appartement et il faut avouer qu'elles sont séduisantes. Salon avec cuisine, télé, machine à laver et minuscule balcon. De lui, on peut apercevoir les piscines de l'hôtel. Nous avons deux lits à deux places, je serais sûrement avec Juliette ou Maëva. Déjà, nous prenons nos aises, les filles récupèrent le wifi. Attention, il ne s'agit pas de grand luxe. Mais nous arrivons dans un havre de stabilité et de douceur réconfortant. Mon premier réflexe est d'aller aux toilettes puis de prendre une bonne douche. Pour la première fois de la journée, je sens encore mon corps se mouvoir malgré mon immobilité actuelle. Je ressens les secousses de l'avion, les ondulations du bateau sur le fleuve, le vrombissement des bus. Puis je file à la douche. Quel pied ! La température est parfaite et mon esprit divague tranquillement tandis que mon corps récupère ses forces.

Je m'habille, je me sens bien. Je prends mon portable et m'enfonce dans le canapé ; il est temps d'écrire à Kellye. Devant moi, la télé est allumée sur la chaîne "True Visions". Le nom du programme ? "True music" ! Je repense soudain aux True Massage, True Coffee et autres True Whatyouwant que j’ai pu apercevoir partout en ville. Le soir venu, je papote avec un gecko dans la salle de bain et nous allons dîner dans une cantine locale. Au menu : douze gyozas, quatre plats de nouilles sautées mega bonnes et une assiette de riz avec du poulet teriyaki. Ainsi que six bouteilles de coca, une de Sprite et une d'eau. Le tout pour... onze euros. Oui, nous sommes bel et bien les rois du monde.

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Nous allons passer trois jours à déambuler dans Bangkok avant de partir pour l'île de Koh Chang.

Nous sommes donc naturellement allés en taxis à Khoa San Road. Le souci, c'est que nous étions dans deux véhicules différents (on a payé au kilomètre, soit 100 bahts chacun) et qu'ils nous ont déposés à deux rues adjacentes. Maman, les filles et moi nous sommes rendus ensuite dans le restaurant d'hier en espérant voir le second groupe nous rejoindre. Toujours rien... Au final, Gigi a acheté une carte sim dans un bouiboui et nous nous sommes retrouvés grâce à ça. Nous avons donc visité Khoa San Road, le paradis des Backpackers et Rhambutri Village. Là-bas, tout est marchandable, négociable. Les échanges de calculatrices et les débats animés y sont monnaie courante, le tout sous les musiques occidentales et tonitruantes des bars alentour. C'est LE lieu touristique par excellence, les commerçants vont et viennent en roulette pour faire goûter leurs fruits, leurs brochettes de viande, d'araignée, de scorpions et de calmars. Ils sont accompagnés de leur odeur de grillades. Plus je parle aux locaux et plus mon accent se transforme. Ils rient de nos têtes de Farangs et nous proposent grenouilles en bois et chapeaux bariolés toutes les vingt secondes. Plusieurs Thaïlandais secouent des pancartes colorées pour nous inviter, qui dans un bar, qui dans un salon de massage. Je me fais aborder à plusieurs reprises pour acheter un costume ou un gaz hilarant. J'ai soudain la sensation vertigineuse d'être un risible et minuscule centre du monde parmi les milliers autres qui me précèdent et me suivent. Ils savent flatter les égos les plus coriaces.

Nous visitons aussi le temple de Wat Pho. Cette fois-ci, nous la jouons fine. Arrivé au caitya, et ne trouvant pas le second groupe, je demande combien il y a d'entrées. Trois ? Easy ! On se retrouve rapidement et nous pénétrons enfin dans l'immense temple. À l'intérieur, tout est coloré. Les excentriques statues de pierres gardent le repos bienveillant d'un Bouddha de 40 mètres de long et 15 de hauts. Nous sommes des fourmis. Les stèles illustrent des récits maritimes aux dimensions épiques tandis que les chats se prélassent dans les jardins, au milieu des statuettes de danseurs et d'animaux. On y célèbre Bouddha autant que le général Kröm Luang. Je ne comprends rien, je n'en ai pas les codes, mais tout m'émerveille. Le petit occidental que je suis a l'impression d'être plongé dans une mythologie qui, jusqu'ici, ne lui a été rapportée que par bribes. Et comme tout ce qui attrait à Bangkok, le divin y côtoie le tourisme, le précieux se mélange au chaos.

Pour rentrer les soirs venus, plus compliqué. Les taxis veulent nous emmener pour 400 bahts la voiture, nous refusons plusieurs fois. Au final, nous arrivons régulièrement à trouver un conducteur un peu fou qui accepte de nous prendre à sept dans sa voiture ! Les retours sont amusants, j'ai chaque fois Juju sur les genoux, Maeva portant Arsène et Gigi avec Jade. Maman est toujours devant afin d'éviter la crise de claustrophobie !

Nous voilà rentrés au logement, en ce dimanche 17 février, on a toujours bien chaud et le ventre plein. La clim nous offre un dernier sursis avant le grand saut. Demain matin nous partons pour Koh Chang. Sept heures de bus et une de bateau nous attendent. Les îles seront-elles les paradis sauvages que nous vend le cinéma ? Pourrais-je dépasser mon aversion pour la maltraitance des éléphants et me balader, avec ma famille, sur leurs dos ? Le massage thaï me cassera-t-il en deux ?

L'aventure thaïlandaise me réserve encore bien des surprises. Et moi, je me laisse porter au rythme des Tuk-tuk, délaissant internet et suivant l'énergie folle qui émane des rues thaïlandaises.

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Il est 7h, nous prenons le taxi pour les côtes. Nous sommes dans le pâté, avons vécu une jolie frayeur à base de clé perdue et nous laissons désormais conduire vers la suite de notre aventure. Après six heures de route et un seul arrêt, nous arrivons enfin en vue de Koh Chang. L'île se profile à l'horizon, par delà l'océan qui la sépare des terres où nous nous trouvons. Il nous reste à prendre le ferry, dans lequel nous grimpons avec le taxi. Nous nous asseyons sur ses bancs, à l'étage, et observons le paysage défiler doucement. C'est ainsi que nous quittons l'effervescence de la capitale et nous nous enfonçons vers ses îles solitaires, mais non dépeuplées.

Une heure plus tard, nous débarquons sur Koh Chang. La multitude de taxis qui véhiculait les Occidentaux se met en branle et rejoint la terre ferme dans une fanfare de pots d'échappement. Nous retrouvons notre conducteur, qui nous emmène dans une résidence dont les maisonnées sont plongées dans la jungle. La route est propre, mais suit les aléas des vallées de l'île, aussi nous passons notre temps à zigzaguer, grimper pour mieux redescendre à toute vitesse, frôlant les motos qui s'empressent de nous doubler. Aux bords des routes, des singes sauvages se baladent nerveusement, comme s'ils désiraient rappeler aux hommes leur présence. Nous sommes loin des artères, des rues et des quatre voies, des klaxons et des passants qui déambulent entre les voitures pour aller de quartier en quartier, comme c'était le cas à Bangkok.

Nous arrivons enfin à notre nouvelle résidence. De petits bungalows nous y attendent, plongés entre jardins et jungle sauvage. À peine le pied mis à terre, je découvre de menus boutons qui ornent mes jambes et mon ventre. Une réaction allergique ou urticante ? Sûrement, mais à quoi ?! Je n'ai pas le temps de me poser plus de questions qu'un nouveau problème se présente à nous. En effet, l'annonce trouvée sur internet ne semble pas avoir pris tous nos critères en compte. Nous nous retrouvons avec deux bungalows... Chacun doté d'un seul lit ! Et ce, pour sept personnes. Par chance, il s'agit de lits king size.
Qu'à cela ne tienne ! Les trois filles dormiront donc dans un lit et les trois adultes, ainsi que le plus jeune, dans un autre. Nous logeons tous et prions pour que les deux ventilateurs suffisent à éloigner les moustiques au cours de la nuit. L'obscurité tombée, les geckos échangent leurs pensées à même les murs de notre salle de bain ou de notre terrasse. Les singes hurlent leur présence à la lune et les coqs se font un plaisir de nous réveiller tandis que le soleil pointe à peine à l'horizon. Nous sommes, je pense, plus proches de la faune sauvage de l'île que nous ne le serons jamais.

Je m'étonne du nombre incalculable de Français qui vivent autour de nous. Nous déjeunons même aux côtés d'Amandine Bourgeois. Pourtant, nous leur parlons peu, préférant interagir avec le patron allemand et les Thaïlandais qui nous logent et ceux qui nous nourrissent chaleureusement durant notre séjour. Les moustiques nous dévorent, mais la chaleur est moindre qu'à Bangkok. La pollution et l'humidité ont laissé place à un léger vent du large, le bruit citadin s'effaçant pour offrir à la nature ses pleins pouvoirs... Dans la mesure du raisonnable. Car nous ne sommes jamais loin de la route, jamais loin des taxis et des scooters que chacun emprunte pour longer les côtes de l'île et des quelques boutiques et restaurants qui cherchent, tant bien que mal, à faire leur beurre grâce au tourisme omniprésent.
Non loin, une plage nous accueille le lendemain pour la journée. Elle s'étend devant le Mercure Hôtel, où les riches occidentaux peuvent "profiter" du pays étranger sans perdre leur confort. Ils se baignent dans la piscine de l'hôtel, à cinq mètres de l'océan qui s'échappe à l'horizon. Un océan dans lequel j'expérimente mes premières observations aquatiques en rase-motte, aidé de mon casque et de mon tuba. En bord de plage, la vie s'écoule paisiblement sous la surface de l'eau. Les poissons ondulent avec douceur, alors que je découvre des coquillages pleins de vie et de minuscules Bernard lhermitte. Chaque vie découverte me surprend et m'amuse, mais ce n'est rien vis-à-vis des merveilles que j'allais découvrir quelques jours plus tard, dans les récifs thaïlandais.
Je tombe aussi, et à plusieurs reprises, sur la présence humaine qui rappelle ce qu'elle estime être son bon droit. Bouteilles plastiques, récipients et boîtes usagées décorent ça et là le fond marin. Les objets sont perdus depuis longtemps, recouverts d'algues et je m'étonne qu'ils n'habitent pas encore de coquillage ou de crustacés. Par chance, ils sont relativement peu nombreux, contrairement aux plages d'Espagne jonchées de détritus dans lesquelles j'ai déjà baigné. Je me fais un devoir de ramener mes trouvailles sur le rivage ; à défaut de diriger un pays en feintant me vouloir champion, je façonne mon écologie d'une manière locale, humble et selon mes capacités. Évidemment, je déchante rapidement face à l'ampleur du travail à produire et je stoppe mon nettoyage au bout d'une heure en ruminant mon mécontentement. Pour ma plus grande satisfaction, je ne trouvais ensuite que quelques déchets après plusieurs heures de balade maritime. Je me demande si les plages de Thaïlande sont toutes si peu polluées, contrairement à celles d'Europe. Mais les bords de mer d'Espagne et de Thaïlande que j'ai vu ne sont que des échantillons et je ne peux réclamer connaître savamment la pollution côtière des uns et des autres. Impuissant, je hausse les épaules et retourne sur la plage pour manger.

Je recherche un restaurant peu onéreux vers les terres, laissant mes sœurs sur le sable. Je prends plaisir à traverser le Mercure Hôtel, utiliser leurs toilettes et me balader parmi les clients comme si j'étais l'un d'eux. C'est amusant, mais j'abandonne le luxe avec une jubilation certaine.

Mes jambes me démangent, mes boutons sont toujours plus nombreux sur mes tibias et commencent à gagner mes cuisses et mes pieds. Impuissant, je ne peux que gratter nerveusement ma peau en espérant que le sel fera son office. "Ne pas gratter, ne pas gratter, ne pas gratter..." Maeva, de son côté, se fait dévorer par les moustiques et ses plaies deviennent véritablement laides. Je pense qu'elle souffre, ses pieds atrophiés subissant nos marches quotidiennes. Mais elle est trop solide face à la douleur pour nous l'avouer dans l'immédiat. Cela viendra.
Le troisième jour passe à Jungle Garden tandis que Gigi et maman nous annoncent où nous logerons le reste du weekend. Des petites chambres chez un habitant local, non loin des éléphants, le temps de pouvoir récupérer LE logement qu'ils désirent pour nous. Un petit coin de paradis touristique et tranquille dans lequel nous nous établirons avec joie.

L’odeur y est forte puisque les pachydermes sont littéralement nos voisins. De la minuscule terrasse en béton, nous pouvons presque les toucher. Des Thaïlandais surveillent leurs animaux, dormant en hauteur dans des chaises peu confortables. Les parents nous expliquent que cet abri ne sera que temporaire ; ils souhaitent nous emmener dans un coin qu’ils adorent, dans des bungalows en bois et en palmier au bord même de la plage. Il faut juste attendre que trois places se libèrent pour notre tribu. En patientant, nous nous baladons près des boutiques locales tandis que le soir tombe. Des chiens déambulent partout et je réalise à quel point, si Bangkok est surpeuplé de chats, ce sont ici les canidés qui règnent en maître. Je me crois sur l’île aux Chiens, les pauvres bêtes sont abîmées, vieilles, parfois blessées et certainement malades. Mais affectueuses et malines, profitant de la crédulité des touristes pour réclamer quelques bouts de viande en guise de récompense.

À peine le soir venu, une heureuse nouvelle nous parvient. En effet, le logement visé par les parents est libre ! Nous n’annulons pas notre première nuit mais filons à KP Huts, le « coin de paradis » prisé par Gigi et maman. Les gens y sont accueillants, l’accueil ouvert sur l’extérieur et entièrement en bois, bâti autour d’un immense arbre noueux. Les bungalows sont sur pilotis, dotés de petites terrasses et construits en bois, en bambous et en osiers. À trois cents mètres, la plage s’étend devant nous. On y est, la vision de carte postale de Thaïlande se confirme. C’est pourtant avec un grand regret que nous annonçons à nos précédents propriétaires que nous quittons leurs logements, proches des éléphants. Ils sont attristés, on les sent même désespérés de voir que les grands lieux touristiques du bord de plage leur enlèvent leurs propres clients. Après tout, ce n’est qu’un couple qui tient ces petits appartements en béton, qui tout y est fait avec les moyens du bord et avec le peu de financement possible. Ils sont malheureux et nous nous sentons énormément coupables. Mais il faut savoir, parfois, se rendre un peu égoïste et profiter des rares vacances qu’une vie vous offre. Aussi, nous essayons d’oublier leurs visages dépités et rejoignons ce qui sera notre logement jusqu’à la fin du séjour.

Là-bas, les plages sont intimes, il y a peu de mondes et certaines huttes donnent directement sur la mer. Les bandes de chiens vivent en liberté dans les environs et nous visitent régulièrement, les oiseaux chassent et tournoient autour de nos têtes tandis que les geckos bavardent sur nos terrassent. De gros geckos, semblables à des iguanes, se baladent dans les fosses derrière nos maisonnées. Encore une fois, la vie y est belle, entretenue et, pourtant, sauvage et imprévisible. À chaque pas, nous redoutons qu’une noix de coco ne vienne nous écraser la tête en chutant de son arbre. Elles ponctuent le calme environnant régulièrement, chaque nouvelle journée voyant son lot de noix de cocos et de feuilles atteindre le sol dans un brouhaha surprenant.

Je me retrouve avec Maëva, on ne change pas une équipe qui gagne. Cette dernière a le pied aussi gonflé que le mien, que je n’aurais pas dû gratter. Nous les nommons « Astérix et Obélix » et, à nous deux, formons un quatuor de Gaulois réfractaires aux plantes et aux moustiques de l’île ! Ses boutons sont parfois violacés et cloqués, aussi je m’occupe d’elle tous les soirs, la soigne, la panse et lui remonte le moral.

Les cinq jours que nous passerons là-bas seront les plus doux et les plus agréables. Le soir, nous mangeons dans une cantine pour une poignée de baths et la journée nous visitons les alentours des bords de plage (quand nous sommes motivés) ou nous contentons de nous baigner, de lire des heures sur les tables en bois ou de nous faire masser au rythme des vagues. L'image de carte postale pour Occidentaux n'est franchement pas loin. Les palmiers et les cocotiers nous préservent de leurs ombres, les chiens viennent affectueusement jouer dans les vagues aux côtés des plus jeunes et l'eau, chaude comme celle d'un bain, nous accueille chaleureusement jusque tard dans la nuit. Là-bas, je dévore les chapitres des aventures de FitzChevalerie, je plonge dans les vagues en attrapant des crustacés pour les laisser gambader sur mes mains, je me prends à aller au rythme des vacances. Maeva traverse les attaques incessantes des moustiques avec un courage que d'autres dans le groupe n'auraient jamais eu. Parfois elle craque, elle se fatigue, mais elle reste toujours digne malgré la difformité qui peut assaillir ses jambes. Je la suis dans l'épopée, ma réaction urticante se répandant sur l'intégralité de mon corps. Malgré les antiseptiques prescrits par le pharmacien, je me décide un soir à aller à l'accueil. J'y retrouve un des gardiens du site, un homme brun, large de carrure au visage enfantin. Il me donne sans ciller un énorme sac de glace. Cela aura peu d'effet, mais le lendemain il viendra à ma rencontre et m'offrira un baume local afin de stopper mes démangeaisons. Il me dit s'appeler J et il devint ainsi mon "ami thaïlandais". Chaque soir, il vérifie à ce que nous ayons tout le confort nécessaire à l'accueil - où nous faisons nos jeux de cartes et nos petits bacs -, demande des nouvelles de nos boutons et n'hésite pas à nous offrir un antimoustique supplémentaire. Sa gentillesse et sa simplicité me mit du baume au cœur durant la globalité de notre séjour.

Au cours de la semaine, nous entreprenons la sortie que j’attendais avec impatience ; la plongée. Le groupe est grand, mais l’ambiance est chaleureuse, les marins qui nous accueillent à bord de leur bateau pour l’exploration semblent être de vieux loups de mer thaïs. Leurs tatouages, révélant dragons et samouraïs, ornent l’intégralité de leurs bras et de leurs dos. Ils sont souriants, blagueurs et nous encouragent à explorer, observer. Ce jour-là, nous visiterons les coraux de trois petites îles en pleine mer. Là-bas, je me retrouve plongé dans un aquarium. Les poissons m’englobent au sein de leurs bancs, me goûtent lorsque je m’immobilise trop longtemps pour les laisser approcher, nagent entre mes bras et mes jambes comme si je n’étais qu’un vulgaire poisson, simplement plus gros qu’eux. Quand je baisse la tête, la vie s’étend à mes pieds. Des rangs entiers d’oursins gigantesques sont agrippés aux coraux, les coquillages s’ouvrent et se ferment au moindre mouvement brusque, les poissons colorés se nourrissent partout où la pitance abonde. C’est une vie à laquelle je n’ai jamais été habitué. Voir un tel univers à travers un aquarium est surprenant, rejoindre cet environnement et le visiter à l’aide d’un simple masque, d’un tuba et d’une paire de palmes, conduit à l’enchantement. Je passe des heures dans l’eau, mais je crois que ce qui m’amuse le plus reste les bancs de poissons. Au bord du bateau, loin des coraux, des centaines de poissons nagent autour de nous. Certains, au fond de l’océan, stationnent et dorment par milliers, comme une nuée d’algues mouvantes et argentées. Sur ma rétine s’imprime une débauche d’images qui ne me quitteront jamais, des sensations inconnues et des pensées vertigineuses. En cet instant, j’oublie le monde qui m’entoure et ne vit que parmi la faune et la flore de l’île.
Le reste des vacances se passera au rythme apaisant des vagues. Trop nombreux à refuser de monter sur un éléphant, l’expédition n’aura jamais lieu. Seul Arsène, le petit dernier, est déçu. Mais il ne souhaite pas se balader à dos d’éléphant sans nous ! Question résolue, donc.
Le baume que m'a offert J est agressif, il m’irradie de fraîcheur et me fait instantanément oublier les démangeaisons. Grâce à lui, mon séjour deviendra bien plus supportable. Maëva, en revanche, cédera vers la fin des vacances à Koh Chang. Épuisée, à bout, elle pleurera un bon coup avant de s’enfermer, les deux derniers jours dans notre bungalow à lire et regarder des films, ne nous rejoignant que pour les activités de groupe ou pour une baignade. Je la plains, mais je ne peux rien faire pour elle que je ne fais déjà. Aussi, grand frère oblige, je tâche de la dérider, de discuter de sa vie actuelle et de ses occupations. Elle me confie ses maux, ses pensées et ses tristesses. Je réalise qu’elle vie la même chose que moi, enfermée dans une maison à passer ses journées sans trop savoir comment s’occuper, voyant peu d’amis. Le peu de motivations qu’elle réunit, elle la passe à travailler son concours pour l’année prochaine. Avec mélancolie, je réalise qu’elle vie l’amère expérience de la solitude, celle que je n’ai vécu qu’après mes études. Je la trouve bien trop jeune pour ça, aussi je lui propose de l’accueillir plusieurs jours chez moi, à Rennes, afin de la faire changer de vie. Malgré la présence de son petit ami, seul élément extérieur à la famille qu’elle voit à Brive, elle accepte. Le lâcher-prise lui fera du bien et voyager, même à seulement quelques heures, lui permettra de ponctuer sa vie monotone. Sois brave, Maëva.

*******

Le retour est long, jusqu’à Bangkok. Nous quittons Koh Chang avec amertume et repartons à la ville pour les deux derniers jours qu’il nous restera avant le grand départ. On ne m’aura jamais proposé ce fameux « happy ending » après un massage et je me retrouve avec la joie de ne pas avoir été dans cette situation ; je n’aurais su que répondre. Nous profitons du dernier jour pour faire nos achats. Je négocie de nouvelles chemises en lin, colorées et agréables à porter, un sarouel et un tee-shirt avec l’affiche thaïe d’un vieux film de kaijus ; Godzilla contre Mothra. J'exploite une demi-heure tranquille pour plonger mes pieds dans un bassin rempli de poissons. La sensation est amusante et apaisante à la fois. Je récupère un kimono pour Kellye et quelques encens. Peu à peu, mon sac se charge à moindre coût et je clos mes emplettes avec la satisfaction d’avoir récupéré des souvenirs aussi utiles que jolis. Ainsi se terminera notre dernière journée à Bangkok, parmi l’effervescence des voyageurs et des locaux. Nous quittons la chaleur, le bruit, les voix qui portent en tout sens, les odeurs de grillades et de nourritures en tout genre, le dépaysement propre à l’Occidental et le premier pays hors Europe dans lequel j’aurais mis les pieds. L’Espagne et la Suisse, seuls pays que j’ai visités rapidement, me sembleront désormais bien fades.

Le retour se déroulera avec une expérience amusante. Après notre arrêt à Téhéran, nous prenons un second avion dans lequel nous nous retrouvons aux côtés d’une colo de vacances de chinois adultes. Ils sont bruyants, vont et viennent, s’échangent leurs sièges, se penchent sur les nôtres pour observer nos faits et gestes. Plusieurs passagers, à bout, leur demandent de se taire. Ils riront, acquiesceront, et ne comprendront rien. Une Chinoise quitte la queue de l’appareil et s’enfonce vers l’avant de l’avion. Elle revient quelques instants plus tard avec un enfant dans les bras. Tous se rueront à leur rencontre, feront des photos, des selfies et il faudra que le pauvre bambin soit à bout pour que les vacanciers chinois le redonnent à sa mère, inquiète. Je me demande alors si leur obsession des enfants ne serait pas liée à la rigoureuse politique qui fut mise en place pendant bien des années dans leur pays. Arrivé à Paris, je guide ma famille à travers les halls de métro et les accompagne à leur prochain véhicule souterrain, qui les mènera jusqu’à un bus dans lequel huit heures de route les attend. Je les plains franchement. Pour ma part, mon train part dans deux jours, j’en profite pour rendre visite à un ami et me reposer. Le décalage horaire ne m’affecte pas trop et je recouvre mon énergie rapidement. Je repars alors pour Rennes avec, dans la tête, mille et une images colorées, un million de sons iconoclastes et une expérience qui m’aura marqué à jamais.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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Message posté le 20:26 - 17 mars 2019

NOTE : A écouter pendant la lecture, lorsque ses paroles débutent (seconde chanson) : https://www.youtube.com/watch?v=VMnjF1O4eH0

Semaine 7 : Matin (990 mots)

Encore un matin,
un matin pour rien !
Une argile au creux de mes...


Je coupe la radio. Il fait chaud dans la voiture, c'est l'été, je suis immobile sur le siège et j'observe, sans vraiment les regarder, les quelques plantes qui décorent le parking de l’hôpital. Je vois encore son visage, apeuré, perdu, en larmes. Elle sert contre elle le bout de tissu qui lui sert toujours de doudou, qui la rassure à peine dans cet environnement froid et hostile. Les médecins qui commencent à l'entourer, à la diriger vers son lit, lui proposer du thé. Elle me fixe, elle m'appelle du regard. Elle sait que je dois partir, qu'elle doit rester, qu'il faut qu'on soit forts. Tous les deux. Mais le petit oiseau désespéré qu'elle représente en cet instant me fait monter les larmes aux yeux et je pleure, je pleure de tout mon saoul. Seul, dans la voiture.

Je ne suis pas du genre à détester les lundis. Mais ce matin, en me levant, je savais que ce serait une journée compliquée. Il va bientôt être midi, mais mon estomac est noué, ma mâchoire est serrée, mes dents bien calées les unes aux autres et j'ai les muscles saillants. Tout cela repousse ma faim. Je suis bandé comme un arc, tendu en dehors et tordu en dedans, le cœur en miettes et le cerveau en compote. Me voit-elle, de sa fenêtre ? Normalement, oui.

J'essuie mes yeux rouges, cherche un mouchoir. Par chance, la miss est prévoyante. Un paquet m'attend sagement dans le compartiment près du levier de vitesse. Je me mouche deux fois et balance mes mouchoirs usagés sur le siège passager. La place qui est désormais vide. Deux semaines, elle a deux semaines à tenir là-bas. Je soupire, j'expulse presque tout l'air de mes poumons. Ça me fait tousser.

Bon, il est temps de rentrer ou c'est le chat qui va s'inquiéter. Mon cœur papillonne d’angoisse, chose qui ne m’était jamais arrivé avant. J'insère ma clé USB dans la radio et lorsque je démarre la voiture, le son explose mes tympans.


Aaaaaaare you gonna take me home tonight ?

Je vais pour baisser le son et me fige.

Oooooooooh, down beside that red firelight
Aaaaaaaare you gonna let it all hang out ?
Fat bottomed girls
You make the rockin' world go round


L'instrumental commence, mon pied tape machinalement sur le plancher de la voiture. Ok. Queen ne m’a jamais fait défaut et, visiblement, c'est de ça dont j'ai besoin. Le groupe explose son rock dans la bagnole, j'ai le cerveau envahit par la batterie, la guitare, par Freddy Mercury qui me susurre, en criant, ses mots doux.
Je pars de la place, je quitte l’hôpital, je m'abandonne à la musique sans réellement observer mon environnement. Je m'en fous, j'ai besoin d'un break. Évidemment, je me mets à chanter, je hurle les paroles de "Fat Bottomed Girls" dans l'habitacle. Les passants et les autres usagers doivent sûrement afficher des yeux ronds devant la hargne que je postillonne sur mon parebrise, mais je ne les calcule pas. Je ne calcule plus rien. J'en ai plus envie.


"Oh, won't you take me home tonight?
Oh, down beside your red firelight !!!"

Are you gonna let it all hang out ?
Fat bottomed girls
You make the rockin' world go round


Je hurle plus que je ne chante, j'ai besoin de me défouler, d'évacuer toute la tension, la tristesse, le concentré de désespoir que ma femme représente. Je vois son menton qui tremble, ses yeux qui cherchent désespérément une issue. De nouvelles gouttes salées viennent s'écraser sur mes cuisses, je les laisse couler. J’atteins la voie rapide. Queen résonne, Queen explose. Moi aussi. J'accélère, je passe à 80, à 90, je dépasse bientôt les cent kilomètres/heure. J'en ai rien à foutre, je veux disparaître, tracer jusqu'à exploser, je veux m'envoler dans l'espace et atteindre une bulle dans laquelle m'enfermer jusqu'à la fin des temps. J'ai besoin de crier, de n'entendre que moi. Moi, qui vomis ma tristesse à m'en décrocher la mâchoire, qui resserre les mains sur le volant à en faire péter la jointure de mes doigts. Je m'imagine avoir un accident, être bringuebalé et partir en tonneau. La sensation de déroute et de chaos, de se sentir dans des autotamponneuses pour adulte, ça m'enchante presque, parmi cette débauche de vie quotidienne et de train-train bien carré à travers lequel je passe. Cette route, je la connais par cœur, ces gens ce sont des copies du moi de tous les jours. J'ai envie de tout envoyer valdinguer, tout faire péter, exploser les compteurs autant que l'environnement, le monde même, me désintégrer et être... ailleurs.
La chanson se termine, évidemment je la remets et j'augmente le son. J'entends plus rien, rien hormis Freddy et sa bande qui donnent à ma virée un autre rythme, un autre sens. Il est midi quand je me gare sur ma place habituelle, en face de chez moi. Je reste là, assis, à écouter la musique qui tonne et détonne, qui frappe et gratte, qui bouge, qui vie. Le solo de guitare explose à travers la radio, je connais la chanson par coeur, je sais très bien qu'on arrive à la fin.

Un, deux, trois, quatre, je frappe mon volant.
Un, deux, trois, quatre, je le frappe encore.
Un, deux, trois, quatre, je le frappe plus fort.

Tout se stoppe.

Je reste là, à fixer le parking devant moi. Je ne suis plus à l'hôpital, le vide ne se résorbe pas, mais semble s'adoucir. Comme si, dans cet élan, cette folie, je venais de panser une blessure. Elle ne partirait jamais vraiment, mais j'arriverais sûrement à vivre avec. Sûrement...
J'inspire profondément et, pour la première fois depuis que j'ai démarré le moteur, je décrispe mes mains du volant. Je tourne la clé, je range mouchoirs et USB et je claque la portière en sortant. Demain, un nouveau jour et une nouvelle visite. Il faudra que je sois là, toujours.


Le dynamisme est la première nécessité : un style doit être vivant - Nietzsche
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